“Ninguém solta a mão de ningum”
Dès le lendemain de l’élection de Jair Bolsonar, ces quelques mots résonnèrent aux quatre coins du Brésil. A l'origine, pendant la dictature militaire de 1964 - 1985, ce cri de solidarité était proféré par les étudiants universitaires lors de manifestations « On ne se lâche pas la main » … Vaine tentative d’éviter la cruelle répression des forces de l’ordre.
Rétrospective
En 2018, fut célébré le 30e anniversaire de la promulgation de la Constitution fédérale brésilienne. Pour les Indigènes, ceci signifie la transcendance d’une relation de tutelle de l'État brésilien, la reconnaissance de leurs formes d'organisation sociale, d'usages et de coutumes, ainsi que le droit aux terres qu'ils occupent traditionnellement. La Constitution oblige également l'État brésilien à assurer la délimitation et la protection des territoires indigènes et de tous leurs biens matériaux et immatériels, ayant accordé à l’époque un délai de cinq ans (jusqu’en 1993) pour conclure définitivement la reconnaissance de tous les territoires indigènes du pays.
2018 a également été la dernière année du gouvernement de Michel Temer. Celui-ci est considéré comme étant le catalyseur du plus grand revers en ce qui concerne les droits des peuples autochtones. En effet, sous son mandat, fut mis en place un ensemble de mesures manifestement hostiles à leurs intérêts, notament :
L’arrêt des procédures de reconnaissance des terres indigènes ayant pour conséquence directe une augmentation des invasions et de la violence contre les peuples. Sans terre démarquée, les politiques publiques spécifiques aux peuples indigènes ne sont pas appliquées.
Les ingérences politiques et les restrictions budgétaires n’ont pas permis le développement des actions d'identification, délimitation et protection des territoires indigènes par la FUNAI (organisation fédérale responsable de la question indigène);
Le maintien et l’application de l’article de loi 001/2017. Celui-ci oblige les organismes publics compétents à adopter la thèse dite « marque temporelle », thèse reconnaissant uniquement comme territoires traditionnels ceux dont l’occupation était effective en 1988, année de la promulgation de la Constitution. Cet article de loi, considéré comme anticonstitutionnel par le Ministère Public Fédéral, néglige le fait que de nombreux peuples indigènes furent par le passé cruellement expulsés de leurs terres traditionnelles.
L’instrumentalisation politique du sous-système de santé indigène ainsi que la fragilisation des espaces de démocratie participative.
Enfin, l'année 2018 a été incontestablement marquée par la campagne électorale. Au cours du premier semestre, la candidature à la présidence de la République du député fédéral Jair Bolsonaro devenait une possibilité concrète, à peine imaginable quelques mois en arrière. Jair Bolsonaro et ses acolytes représentent les secteurs les plus conservateurs et virulents contre les droits des peuples autochtones, des minorités et des classes sociales marginalisées. Son discours agressif et offensif contre les mouvements sociaux s’est généralisé dans un large secteur de la société brésilienne. Et autour de la figure controversée de Bolsonaro se sont ralliés les clans les plus radicaux du pays, comme le front parlementaire lié à l’agrobusiness, au fondamentalisme religieux et à l'armée.
Au cours du deuxième semestre, avec la consolidation de la candidature de Bolsonaro, le Brésil vécut le processus électoral le plus polarisé de son histoire après la redémocratisation. La violence explicite contre certains segments sociaux s’est insérée dans le discours politique, sans qu’aucune sanction ne soit implantée. La manipulation de l'information sur les réseaux sociaux a atteint des millions de personnes et a mis à mal les canaux conventionnels d'accès à l'information et de débat politique. La candidature de Bolsonaro acquit un soutien populaire croissant, installant un climat agressif dans lequel les acquis sociaux des dernières années ainsi que les droits humains fondamentaux furent systématiquement attaqués par ses sympathisants.
Les résultats des élections ont non seulement approfondi le climat de régression en ce qui concerne la garantie des droits mais ont également transformé le cadre institutionnel de l'État. Ainsi, au cours du dernier trimestre de 2018, le Président élu a composé son gouvernement de ministres et de conseillers issus des secteurs les plus radicaux, avec un nombre conséquent de militaires qui, pour la première fois depuis la redémocratisation du Brésil, reprennent le pouvoir dans les espaces de décision.
Premiers mois du gouvernement Bolsonaro
En 24 heures de pouvoir, le gouvernement Bolsonaro annonçait déjà 17 mesures allant à l’encontre des intérêts de la société brésilienne. Bien qu’une partie de ces mesures furent révoquées par la suite, ceci ne laissa aucun doute quant aux orientations politiques pour les prochaines années. Ainsi se confirma certaines promesses de campagne comme la facilitation de la possession d’armes à feu, l’extinction du ministère du travail et le projet de réforme du système de sécurité sociale. D’autres initiatives telles que l’extinction du Secrétariat de la diversité, de l'alphabétisation et de l'inclusion du Ministère de l'Éducation, l’exclusion de la population LGBT des politiques publiques, la dévalorisation de la commission d’amnistie et l’extinction du Conseil National pour la Sécurité Alimentaire représentent une menace directe aux droits sociaux acquis suite aux années de dictature militaire.
En ce qui concerne la politique indigéniste, Bolsonaro transféra la Fondation Nationale de l’Indien – FUNAI et le Conseil National de Politique Indigéniste du Ministère de la Justice au Ministère de la Femme, de la Famille et des Droits Humains, ministère placé sous la responsabilité de Damares Alves, une avocate et pasteure évangélique. Il tira également de la FUNAI la tâche d’identifier, de délimiter et de démarquer les Terres Indigènes, opérations qu’il place désormais sous la responsabilité du Ministère de l’Agriculture.
Selon une analyse réalisée par des membres et conseillers du Ministère Public Fédéral, ces mesures représentent une violation de la Constitution brésilienne, de la Convention 169 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT) et incitent au retour de pratiques intégrationnistes menées pendant la dictature militaire, pratiques qui provoquèrent le génocide des peuples sur tout le territoire national. La notion de génocide doit être comprise comme étant un processus de violence avec intention de détruire des groupes ethniques, conséquence qui peut être atteinte par l'assimilation. Ainsi, ce concept ne doit pas être confondu avec extermination de masse.
Pour ce qui est des défenseurs des droits humains, ONG et mouvements sociaux, de nombreuses initiatives démontrent une claire intension d’augmenter le contrôle de L'État et restreindre la liberté d’actions. La mobilisation tant de l'opposition au niveau du Parlement que des mouvements sociaux permit d’atténuer certaines mesures, telle que celle
autorisant l'État de superviser, coordonner et surveiller les ONG. Cependant, l’élaboration d’un ensemble de projets de lois (comme la loi «anti-crime» et «antiterroriste» du Ministre de la Justice Sérgio Moro) peut, suivant l'interprétation donné, faciliter la criminalisation des mouvements sociaux et des ONG´s. En ce qui concerne l’écologie, tout indique un projet d’intensification de l’industrialisation, en particulier en région amazonienne, en permettant l’exploitation minière en territoires jusqu’alors protégés, ceci au détriment des lois environnementales ainsi que du droit à l’autodétermination des peuples indigènes.
Stratégies et mesures institutionnelles
Face à ce contexte, nous avons mené de nombreuses mobilisations visant à renforcer les liens avec les divers acteurs locaux et mouvements sociaux actifs au niveau de l’État d’Amazonas. Ceci déboucha sur la création d’un réseau de près de 50 organisations pour la défense des droits humains et des droits des peuples indigènes de l’Amazonie, avec le soutien du Ministère Public de l’État d’Amazonas. Au sein de ce réseau, des débats réguliers nous permettent d’analyser la conjoncture politique et discuter les stratégies à mettre en place.
Actuellement, tout indique que les mesures de contrôle de l’État sur les ONG seront renforcées et que nous devrons probablement faire face, dans un premier temps, à des entraves au niveau de la gestion institutionnelle, principalement en cas de financements de la coopération internationale. Une autre mesure du gouvernement, dont l’un de nos partenaires est actuellement confronté, vise à potentialiser les désaccords au sein du mouvement indigène (principalement en ce qui concerne l’exploitation minière) afin de décrédibiliser les ONG.
Concrètement, ce contexte implique de rester vigilant, maintenir une grande rigueur en ce qui concerne notre gestion administrative et défendre notre action en se basant sur de solides connaissances des droits indigènes (garantis par la Constitution et les conventions internationales) ainsi que des divers organismes de défense au niveau national et international.
Conclusion
Pour ce qui est des activités spécifiques du programme d’éducation à la santé, nous avons obtenu les financements pour assurer l’installation de trois systèmes de purification de l’eau supplémentaires. Au total, ce sera 50% des villages de la région de la rivière Marauiá qui bénéficiera de cette technologie. Nous poursuivrons aussi la formation d’Agents Indigènes d’Assainissements – AISAN dans l’objectif de garantir une autonomie suffisante pour la manutention des équipements.
En ce qui concerne la formation des sagesfemmes traditionnelles, nous avons élaboré un nouveau projet et espérons son approbation pour pouvoir débuter cette activité. La formation des Agents Indigènes de Santé – AIS se poursuivra également en partenariat avec le District Sanitaire Spécial Yanomami.
Finalement, si vous souhaitez collaborer à mon engagement auprès des Yanomami, vous pouvez le faire par le biais de l’organisation EChanger à travers ce numéro de compte: CCP 14-331743-0
Avec un grand merci !
Sylvie Petter, Lettre circulaire, Mars 2019
1 Texte élaboré à partir du rapport annuel du Conseil Indigéniste Missionnaire – CIMI, région Nord 1


