Le Brésil, au-delà des urnes

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Le Brésil, au-delà des urnes

Sergio Ferrari

Avec en ligne de mire le 1er janvier 2023, date de l'entrée en fonction du prochain gouvernement brésilien, les deux tours des élections d'octobre auront contribué à dessiner l'édifice politique des quatre prochaines années.

Cette configuration aura un impact direct sur l'ensemble du continent latino-américain. Avec ses 220 millions d'habitants et ses 8,5 millions de kilomètres carrés, le Brésil est le pays le plus important du continent. Son propre avenir dépendra, en partie, de la capacité de l'Amérique latine à prendre des mesures plus significatives en faveur de l'unité économique et politique du continent, pour l'instant en relative attente.

Il existe plusieurs certitudes et défis concernant la nouvelle étape politique qui s'ouvre.

Le Brésil sort des urnes extrêmement polarisé. Aucun des deux camps – l'extrême droite de Bolsonaro ou le centre-gauche de Lula – n'aura atteint une position hégémonique qui pourrait donner au nouveau président un pouvoir incontesté. La gouvernabilité même du Brésil pourrait très bien être menacée dans cet avenir post-électoral.

Le parlement sera le reflet direct de cette polarisation sociale et politique croissante. Deux côtés de la même médaille. Les candidat-e-s important-e-s des mouvements sociaux urbains, du Mouvement des sans-terre et du mouvement indigène ont été élu-e-s, et le nombre de député·es de l'alliance soutenant Lula augmente. Dans le même temps, la droite la plus radicale se consolide et, selon les alliances, elle pourrait obtenir une majorité dans les deux chambres.

Après ces élections, le projet d'extrême droite au Brésil ne dépend plus uniquement d'un leader messianique, mais il a pris du poids et est politiquement consolidé. De plus, en tant que projet ultra-conservateur, il deviendra une référence dans toute l'Amérique latine, évinçant de ce rôle les forces de la droite colombienne, aujourd'hui malmenées, suite aux dernières élections et à la victoire de Gustavo Petro.

Le « projet bolsonariste » représente, en Amérique latine, un phénomène socio-politique similaire à ceux qui émergent dans différentes parties du monde comme, entre autres : le trumpisme étatsunien ; Fratelli d'Italia, qui a remporté les élections fin septembre dans la péninsule ; VOX, devenu la troisième force politique en Espagne ; le Front national de Marine Le Pen, ayant atteint le second tour en France en avril dernier, et la droite victorieuse en Suède, lors des dernières élections du 11 septembre. Sans compter l’importance, de longue date, de ce projet dans plusieurs pays, dont l'Autriche et la Hongrie.

Au Brésil, le fossé économique et social interne se creuse. Il continuera de marquer non seulement les quatre prochaines années, mais aussi plusieurs générations de Brésiliennes et Brésiliens. 60 % de la population n'est actuellement pas en mesure d'assurer trois repas par jour et 33 millions de personnes souffrent de la faim, une situation similaire à celle de la crise du début des années 1990.

Bien qu'il figure parmi les quinze premières économies du monde en terme de produit intérieur brut (PIB), le Brésil est en tête des nations les plus inégalitaires de la planète. En décembre 2021, le Laboratoire sur les inégalités mondiales – qui fait partie de l'Ecole d'économie de Paris – a établi que les 10 % les plus riches du Brésil gagnent près de 59% du revenu national total. Parallèlement, les 50 % les plus pauvres gagnent 29 fois moins que les 10 % les plus riches (en France, ce rapport est de sept).

Selon ce même Laboratoire – codirigé par l'économiste français Thomas Piketty – les 50% les plus pauvres ne possédaient, en 2021, que 0,4 % de la richesse du pays (actifs financiers et non financiers, tels que l'immobilier et la propriété foncière). Pendant ce temps, les 1 % les plus riches détenaient près de la moitié de la richesse. Les 10% les plus riches possèdent 80 % de la richesse privée du Brésil. La moitié des dix mille millionnaires les plus riches d'Amérique latine sont des Brésiliens.

D'après une étude d'OXFAM International, si les niveaux d'inégalité des deux dernières décennies se maintiennent, chaque personne ayant un salaire moyen actuel devra travailler 19 ans pour gagner ce que reçoit en un mois un·e Brésilien·ne appartenant au groupe privilégié des 0,1 % les plus riches de la population. Les femmes brésiliennes n'auront un salaire égal à celui des hommes qu'en 2047, et les Noir·es du pays n’obtiendront un revenu égal à celui de la population blanche qu'en 2089.

Au-delà des chiffres et des pourcentages, le quotidien des classes populaires brésiliennes est marqué par une économie de survie. Cette situation est aggravée par l'impact direct du COVID 19, qui a fait 700'000 morts et a profondément détérioré les secteurs productifs du pays.

Une nouvelle conception de la politique régionale latino-américaine pourrait également dépendre du prochain gouvernement brésilien. La réalité politique du continent est marquée par plusieurs gouvernements progressistes qui aspirent à renforcer les alliances. Ces dernières années, les rapprochements ont été significatifs entre le Mexique d'Andrés Manuel López Obrador et l'Argentine d'Alberto Fernández, par exemple, pour revitaliser la CELAC (Communauté des États d'Amérique latine et des Caraïbes), à un moment où l'Organisation des États d'Amérique latine (OEA) connaît une profonde crise de crédibilité. Ces deux gouvernements ont joué un rôle décisif pour préserver la vie d'Evo Morales, lors de la crise institutionnelle de novembre 2019 en Bolivie, ainsi que pour assurer une restauration démocratique rapide dans le pays andin.

Le Mercosur (Marché commun du Sud) regroupe l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay. Il a accueilli le Venezuela et la Bolivie, cette dernière encore en phase d'adhésion. L'avenir du Mercosur et du Parlasur (le parlement du Mercosur) figurent parmi les questions qui seront clarifiées à partir du 1er janvier 2023. L'intégration économique latino-américaine et le renforcement d'alliances comme l'UNASUR dans la politique internationale pourraient gagner une plus grande centralité dans le débat et l'action continentale consensuelle, en fonction de la continuité ou du changement politiques au Brésil.

Sera-t-il possible de reconstruire l’alliance des gouvernements latino-américains progressistes du début des années 2000, lorsque Lula – avec Chávez (Venezuela) et Kirchner (Argentine) – a fait capoter l'accord de libre-échange que le gouvernement étatsunien de George W. Bush tentait de leur imposer ? Bien que l’issue des élections brésiliennes puisse avoir un effet de « freinage » ou d'« accélération », la dynamique géopolitique du continent connaît des changements fondamentaux. Un nouveau printemps démocratique latino-américain semble dépendre davantage de la capacité de mobilisation des acteurs, actrices et mouvements sociaux du continent que de la volonté unilatérale des gouvernants. Le pari d'un continent plus uni reste cependant ouvert. Le 1er janvier 2023, lorsque le président élu du Brésil prendra ses fonctions, le cap sera connu.

 

Traduction Rosemarie Fournier

 

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