Leader du Mouvement des Sans Terre dans l’Etat du Ceara, au Brésil, Manoel Missias Bezerra a séjourné cet été en Suisse, dans le cadre d’un partenariat organisé avec E-changer et le syndicat Uniterre. Cet agriculteur militant a visité plusieurs exploitations agricoles afin de partager savoir-faire et expériences productives.
Cet agriculteur militant a aussi témoigné des évolutions dramatiques en cours dans le Brésil de Jair Bolsonaro – et des résistances qu’elles suscitent.
Interview
Quelles sont les principales mesures prises par le gouvernement Bolsonaro au cours de ses huit premiers moins ?
Manoel Missias Bezerra – Le vrai projet de Bolsonaro s’inscrit en négatif. Il s’agit de retirer des droits à la classe travailleuse brésilienne.
C’est ce qu’illustre la réforme des retraites que le Congrès est en passe d’accepter. Concrètement, des millions de travailleurs ne toucheront plus rien après une vie de labeur – tandis que les banques profiteront du système de capitalisation mis sur pied. Des mobilisations importantes ont combattu ce projet. Mais Bolsonaro a acheté les votes d’une majorité de parlementaires, en leur attribuant – pour un total de 3 milliards de reais ! – des montants qu’ils pourront utiliser pour des projets dans leurs Etats d’origine. Cette pratique aidera ces politiciens à se faire réélire, mais soustrait d’énormes montants du budget fédéral – l’éducation a ainsi perdu près d’un milliard de reais dans l’opération.
Les reculs sont systématiques. Chaque mois, des milliers de familles sont expulsées du programme Bolsa Família, qui complète le revenu de près d’une famille sur quatre au Brésil. Elles replongent ainsi dans l’extrême pauvreté.
Le programme Minha Casa, Minha vida, qui avait permis l’accès au logement à près de sept millions de familles, est vidé de son contenu.
Dans les régions périphériques et les campagnes, la population n’a plus accès à un médecin, car les milliers de médecins cubains du programme Mais médicos n’ont pas été remplacés.
Il n’y a plus un centime pour la réforme agraire, ni pour les programmes sociaux visant les petits agriculteurs.
On peut ajouter à ce tableau un vaste programme de privatisations – incluant la Poste et l’entreprise nationale de télécommunications –, les attaques contre le système de formation publique l’homologation de 259 nouveaux pesticides. Et, bien sûr, la destruction de l’Amazonie au profit de l’agronégoce.
Quel est l’impact de ce programme sur la population ?
Dans un pays où plus de 50 millions de personnes vivent sous la ligne de la pauvreté et où le chômage touche plus de 13 millions de salarié-e-s, ces reculs ont des conséquences dramatiques.
Un exemple. Dans la région Nord-Est, les cinq dernières années ont été marquées par de grandes sécheresses. Des communautés entières dépendent des livraisons d’eau acheminées par les camions de l’armée. Or le gouvernement a mis fin à ce service à de nombreux endroits. Cela pose un problème de survie pour les personnes concernées !
L’extrême pauvreté et la faim augmentent à nouveau. Dans les rues, la mendicité et la violence explosent.
Et la situation politique ? Des révélations ont joué une nouvelle lumière sur l’emprisonnement de l’ex-président Lula…
La question de la corruption a joué un rôle central dans l’élection de Bolsonaro. L’opération anti-corruption Lava Jato a été transformée en campagne contre le Parti des travailleurs et la gauche, accusés d’être « tous corrompus ». Ce climat a permis l’impeachment contre Dilma Rousseff, puis l’emprisonnement sans preuves de Lula.
Or depuis juin, le site The Intercept publie chaque semaine des extraits de conversations entre l’ancien juge Sergio Moro, responsable de l’opération Lava Jato, et les procureurs en charge de l’affaire, notamment le procureur Deltan Dallagnol. Ces échanges révèlent une véritable stratégie visant à emprisonner Lula – en poussant des témoins à de fausses déclarations, en mettant sous pression juges et procureurs, etc. Tout cela pour empêcher qu’il soit candidat à la présidentielle.
Sergio Moro, qui était le « M. Propre » du gouvernement, est donc totalement discrédité. Mais le scandale n’a pas encore atteint la figure de Bolsonaro. Une majorité de la population ne comprend pas encore que ces magouilles ont permis son élection, et que M. Moro a été rétribué pour cela en recevant le Ministère de la Justice.
On assiste pourtant à une augmentation des critiques…
Les affaires de corruption impliquant la famille du président et ses proches, leurs liens avec les milices paramilitaires à Rio – notamment avec l’un des assassins de la députée Marielle Franco – ont éclaté au grand jour; la situation économique se dégrade encore; l’Amazonie est en feu. Et le président multiplie les déclarations grossières et aberrantes…
La popularité de Bolsonaro a donc chuté. Fait important, l’alliance qui avait permis son élection s’est divisée: des secteurs bourgeois et de l’armée le critiquent désormais ouvertement; Globo, le plus grand groupe de médias du pays, qui avait aidé à son ascension, multiplie désormais les attaques.
Mais Bolsonaro a toujours un socle solide de partisans (30% de la population), qui reste mobilisé.
L’incertitude règne. Si les scandales s’amplifient, il est possible que le président ne termine pas son mandat. Mais cela ne voudrait pas dire que le recul des droits sociaux s’arrêterait. Car plus de 130 militaires occupent désormais des postes stratégiques au sein du gouvernement. Et certains voient en Hamilton Mourão, l’actuel vice-président, une carte de rechange en cas de chute de Bolsonaro. Or M. Mourão est un général conservateur, nostalgique de la dictature militaire.
La libération de lula, une priorité!
Vous menez une campagne internationale visant à libérer Lula…
Au Brésil, la cote de popularité de Lula est aujourd’hui de 87%. Une majorité a compris qu’il est un prisonnier politique. Depuis son incarcération, il y a près de 500 jours, le MST tient un campement permanent de solidarité devant sa prison de Curitiba. Nous menons aussi une campagne internationale pour sa libération.
À travers Lula, c’est toute la classe ouvrière brésilienne qui est emprisonnée, la démocratie qui est foulée aux pieds – et le risque que n’importe qui puisse être enfermé, sans aucune preuve.
Sa libération doit être une priorité pour toute la gauche.
Qu’en est-il des mobilisations sociales ?
Elles sont significatives. Aujourd’hui [13 août, Ndlr.], des dizaines de milliers de personnes sont dans la rue pour défendre l’éducation publique et dénoncer la réforme des retraites, pendant que 100 000 femmes marchent à Brasilia. Ces mobilisations se heurtent cependant à une répression grandissante.
La violence vient des forces de l’ordre, mais pas seulement. Les partisans de la manière forte se sentent légitimés par le discours du président.
Les attaques et assassinats contre les mouvements sociaux et la population pauvre se multiplient. La plupart des campements du MST sont menacés d’expulsion, et certains ont déjà été délogés par la force. La violence risque d’empirer dans les campagnes, car un projet y libéralisant l’usage d’armes est en passe d’être approuvé. Mais ce sont les peuples indigènes qui souffrent le plus, avec des dirigeants assassinés et des villages brûlés.
Aujourd’hui, nous n’arrivons pas encore à mettre en mouvement la majorité des classes populaires pour faire tomber Bolsonaro et sa politique. C’est notre défi pour l’avenir.
Guy Zurkinden, journaliste et rédacteur de Services Publics.
Interview réalisée le 13 août, parue dans le journal Services Publics du 6 septembre.


