Brésil . Au sein du gouvernement Bolsonaro, la cote de Damares Alves est à la hausse. L’idéologie réactionnaire de la cheffe du Ministère de la Femme, de la Famille et des Droits humains épouse parfaitement une politique économique ultralibérale.
« Entre janvier 2019 et aujourd’hui, Damares a délaissé sa position de figure mineure au sein du palais gouvernemental pour monter sur la scène principale » [1]. Une récente affaire éclaire le profil et le rôle de cette ancienne pasteure évangélique, selon laquelle le film « La reine des neiges » pousserait les enfants vers l’homosexualité.
tragédie quotidienne. Le 7 août dernier, une fille de dix ans se rendait dans un hôpital de la ville de São Mateus, dans l’Etat de Espírito Santo (Sud-Est du Brésil), en raison de douleurs abdominales. Les examens révélaient que l’enfant était enceinte de vingt-deux semaines – le résultat des viols en série infligés par un oncle. Une tragédie loin d’être isolée au Brésil: chaque heure, quatre filles âgées de 13 ans et moins y sont victimes de viols; et, chaque jour, six filles âgées de 10 à 14 ans recourent à l’avortement à la suite d’une agression sexuelle [2]. Mais cette fois, l’affaire s’est transformée en une bataille médiatique, juridique et politique qui a embrasé le pays. Avec, dans le rôle de l’allumette: la ministre Damares Alves.
de victime à « assassin ». Le 9 août, Mme Alves publiait sur son profil Facebook un article relatant le drame de la fillette abusée. Elle envoyait aussi deux émissaires sur place pour « enquêter sur le cas ». La publication de la ministre déchaînait la colère des fondamentalistes catholiques et évangéliques, ainsi que des militant-e-s pro-Bolsonaro – outré-e-s non en raison des violences subies par l’enfant, mais de sa décision d’avorter, une pratique interdite au Brésil sauf dans les cas de viols, de problèmes congénitaux graves pour le fœtus, ou lorsque la vie de la femme est en danger. Leur hystérie s’exprimait sur les réseaux sociaux, mais aussi devant le domicile abritant la fille et ses grands-parents, pris d’assaut.
L’enfant devait être transférée en avion vers la ville de Recife, au Nord-Est du pays, où un établissement spécialisé avait accepté de la prendre en charge. Une militante d’extrême droite et ancienne conseillère de Mme Alves, Sara Giromini (dite Sara Winter) divulguait alors sur Youtube le nom de la fillette et celui de son hôpital. Répondant à son appel, des dizaines de militant-e-s anti-avortement et de bolsonaristes se réunissaient devant l’établissement afin d’y prier « pour la vie », tout en insultant médecins et fillette – qualifiée par certains « d’assassin ». C’est dans le coffre d’une voiture que la victime et son grand-père devront être conduit-e-s à la maternité – où l’opération sera réalisée le lendemain.
Le 21 septembre, le quotidien national Folha de São Paulo publiait de nouvelles révélations sur l’affaire: les émissaires envoyés par Mme Alves pour « enquêter » auraient eu pour mission d’éviter l’avortement et d’organiser la prise en charge de l’enfant dans un hôpital à São Paulo. L’établissement en question est lié à l’église de l’Evangile quadrangulaire, dont Mme Alves était pasteure avant de devenir ministre.
béquille du projet néolibéral. Pour Isabela Kalil, chercheuse à l’Observatoire du Genre à São Paulo, l’incident illustre le rôle croissant de l’aile « moraliste » au sein du gouvernement Bolsonaro. Incarné par Mme Alves, ce courant relie le chef d’Etat à une large base religieuse et conservatrice, donnant une couverture idéologique à son projet politique néofasciste. Mais son rôle ne s’arrête pas là. Selon Mme Kalil, le modèle de la famille traditionnelle défendu par Damares Alves fait partie intégrante « d’un projet économique basé sur une logique privée et individualiste »[3]. Tandis que Paulo Guedes, l’ultralibéral ministre de l’économie, affaiblit l’éducation et la santé publique en les asséchant financièrement, l’ultraconservatrice Damares Alves légitime ce démantèlement en affirmant que les tâches de care délaissées par l’Etat incomberaient « naturellement » à la famille.
Cap sur 2022 ? À l’heure où la crise économique s’approfondit et le bilan du Covid-19 approche les 150 000 morts, le rôle de cette aile « idéologique » pourrait aller crescendo. Fin août, le ministère de la Santé a encore durci le recours à l’avortement en cas de viol. De leur côté, « les évangéliques s’organisent pour avoir un candidat à la vice-présidence en 2022 » [4]. Parmi les noms souvent évoqués: Damares Alves.
Guy Zurkinden
[1] BBC Brasil, 3 septembre 2020.
[2] BBC Brasil, 17 août 2020.
[3] https://twitter.com/kalil_isabela, 17 août 2020.
[4] Veja, 18 août 2020.


