Du 4 novembre au 8 décembre 2024, Miphal Ousmane Lankoandé, secrétaire général de l’organisation citoyenne Burkinabé « Le Balai Citoyen », s’est rendu au Brésil dans le cadre d’un échange avec le Mouvement des Sans Terre (MST). Cet échange « sud-sud », organisé par E-CHANGER avait pour objectif de renforcer les liens entre les deux organisations dans une optique de solidarité et d’apprentissage mutuel.
Un échange plein de sens
Le contexte des luttes citoyennes au Burkina Faso en faveur de la démocratie, des droits des populations marginalisées et de la protection de l'espace civique est marqué par une succession de mobilisations sociales et politiques tumultueuses. Après des décennies de régimes autoritaires et de répressions, le Burkina Faso a connu un soulèvement populaire en 2014, connu sous le nom d'insurrection populaire d'octobre, qui a renversé le président Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans. Cette révolution a ouvert la voie à une transition démocratique et à des espoirs de changement significatif.
Dans ce contexte, le Balai citoyen est né en août 2013 en tant que mouvement de la société civile engagé dans la promotion de la démocratie, de la transparence et de veille citoyenne pour une gouvernance vertueuse au Burkina. Il a joué un rôle crucial dans la mobilisation des citoyen-ne-s lors de l'insurrection populaire d’octobre 2014 et continue de militer pour la consolidation des acquis démocratiques, la protection des droits humains et la participation citoyenne à la gouvernance.
En comparaison, le Mouvement des Sans Terre au Brésil est ancré dans des luttes similaires pour la démocratie, les droits des populations marginalisées et la redistribution des terres. Le Brésil a également une histoire de mouvements sociaux et de luttes pour la justice sociale, notamment en ce qui concerne les droits des populations autochtones, des paysan-ne-s sans terre et des communautés marginalisées.
Miphal Ousmane Lankoandé a participé à notre délégation solidaire au Brésil en 2022. Il y a notamment rencontré des militant-e-s du MST. Le Balai Citoyen était déjà en lien avec le mouvement brésilien depuis plusieurs années, certains de ses militants ayant participé à des cours à l’école nationale Florestan Fernandes. Fort de cette expérience, le mouvement burkinabé a souhaité organiser un échange avec le MST afin de mieux s’imprégner de leur expertise, notamment en matière de mobilisation. Le Balai citoyen désirait approfondir cet apprentissage et partager des bonnes pratiques avec le MST. Le déplacement du leader visait a renforcer encore ce lien, de manière encore plus stratégique et systémique pour le mouvement au Burkina Faso. Ce voyage offrait donc une opportunité d'apprentissage mutuel, de partage d'expériences et de renforcement des alliances entre des mouvements qui luttent pour des valeurs communes de justice sociale, de démocratie et de respect des droits humains.
Retrouvez ci-dessous le témoignage de Miphal Ousmane Lankoandé sur son séjour au Brésil.
« Face aux défis croissants liés à la justice sociale et à la participation citoyenne au Burkina Faso, Le Balai Citoyen a entrepris un voyage d’échange au Brésil auprès du Mouvement des Sans Terre (MST). L’objectif était d’apprendre des expériences d’organisation, de mobilisation et de gestion collective du MST, reconnu mondialement pour ses actions en faveur de la réforme agraire et de la justice sociale. Nous voulions comprendre leurs stratégies d’éducation populaire, de gestion communautaire et de défense des droits économiques et sociaux, dans l’espoir d’adapter certaines de leurs pratiques à notre contexte burkinabè.
L’échange s’est déroulé à travers des visites des assentamentos, des acampamentos (ndlr : les assentamentos sont les occupations de terre non encore légalisées et deviennent des accapamentos à la suite de leur reconnaissance par l’état brésilien dans le cadre de la réforme agraire) et des centres de formation gérés par le MST. J’ai participé à des sessions de travail interactives et à des discussions sur leurs méthodes d’organisation et de gouvernance interne. Des rencontres avec des militant-e-s de terrain ont permis de mieux cerner les mécanismes de mobilisation communautaire et de structuration collective.
Des moments forts
Lors de mon arrivée, j’ai rencontré des responsables du MST et effectué plusieurs visites de terrain pour mieux comprendre leur fonctionnement. J’ai ainsi pu visiter un centre accueillant des personnes migrantes venues d’Afrique. Le MST a apporté de l’aide à ces gens, notamment pendant la crise du Covid.
L’une des étapes marquantes de mon séjour a été ma visite à l’école de formation du MST (Ecole Nacional Florestan Fernandes ; ENFF), où j’ai rencontré plusieurs étudiant-e-s de diverses nationalités, notamment sud-américaines. J’ai assisté entre autres à des cours sur le féminisme, le panafricanisme et nous avons échangé des expériences sur l’Afrique. J’ai également eu l’occasion d’exposer mon point de vue sur ces sujets. J’ai été chaleureusement accueilli par ces étudiant-e-s. Chaque matin, ils avaient l’habitude de commencer la journée par la mistica ( un rituel symbolique et collectif), une pratique qui n’existe pas dans nos organisations au Burkina Faso, mais que j’ai trouvée très agréable. C’était un moment de partage, de motivation et de bien-être.
Ensuite, j’ai participé au Sommet social du G20 à Rio de Janeiro, qui réunissait plusieurs organisations venues de tout le Brésil. Nous avons pris part à des discussions sur divers sujets. J’ai eu l’honneur de faire partie en tant que membre du jury du "Tribunal populaire", un événement fictif visant à juger l’impérialisme et les systèmes d’exploitation. Ce tribunal, à la fois fascinant et pédagogique, m’a permis de rencontrer des personnes chaleureuses et curieuses d’en apprendre davantage sur l’Afrique. De mon côté, j’étais aussi avide de mieux comprendre leur réalité.
J’ai visité, dans un quartier de Sao Paulo, une cuisine populaire où de la nourriture est distribuée quotidiennement à des populations déplacées vulnérables. Je me suis également rendu dans un campement situé dans la municipalité de Terra Irma Alberta, où j’ai participé au désherbage (voir photo). C’était une expérience enrichissante, qui m’a rappelé mon enfance dans les travaux champêtres avec mes parents. Un autre moment marquant a été ma participation à un exposé en plein air sur l’agroforesterie. Ce fut une expérience joyeuse et immersive.
A Ribeirao Preto, j’ai été chaleureusement accueilli par un couple vivant sur place depuis longtemps. En compagnie de Joaquim, un cadre du MST, responsable de la zone, nous avons visité plusieurs exploitations agricoles. Pendant mon séjour dans cet assentamento, j’ai pu discuter longuement avec Joaquim pour mieux comprendre son organisation et son fonctionnement. C’est ainsi que dans le campement Aparecida Segura, j’ai eu l’honneur d’assister à une réunion de délibération d’une cellule de base, ce qui s’est révélée très instructif. Ce qui m’a particulièrement émerveillé au cours de cette réunion, c’est avant tout la spontanéité et la liberté d’expression dont ont fait preuve les militant-e-s, en particulier les femmes, qui n’ont nullement hésité à prendre la parole. J’ai également été marqué par la diversité des opinions exprimées sur le sujet du jour ainsi que par la volonté manifeste de parvenir à un consensus. À défaut d’un accord immédiat, il a été convenu que le sujet serait réexaminé ultérieurement.
Par ailleurs, j’ai été impressionné par la rapidité avec laquelle le compte rendu de la réunion a été rédigé, lu et approuvé par l’assemblée avant la clôture de la séance. Enfin, ce qui a couronné mon émerveillement, c’est le fait que ce compte rendu ait été rédigé avec une grande célérité par une femme d’un certain âge. Dans mon contexte habituel, une telle prouesse relève d’un véritable exploit.
Enfin, j’ai vécu une expérience unique en étant accueilli par une famille afrodescendante au Brésil, qui m’a montré comment se déroule un culte ancestral. J’ai été fasciné par les similitudes avec les pratiques en Afrique : les objets utilisés, leurs emplacements, comme les canaris, étaient presque identiques. Le rituel lui-même présentait des éléments très proches, même si certaines spécificités locales existaient.
Apprentissages nombreux
Parmi les apprentissages majeurs, la capacité du MST à combiner éducation populaire et production agricole nous a impressionnés. Leur modèle de gouvernance participative, où chaque membre a voix au chapitre, offre un exemple inspirant de gestion démocratique. Nous avons également retenu leurs techniques de mobilisation axées sur la conscientisation politique à travers l’art, le théâtre et la musique, ce qui résonne fortement avec notre propre culture de mobilisation citoyenne au Burkina Faso.
Je rentre au Burkina Faso riches d’enseignements concrets et inspirés par l’audace et la résilience du MST. Une feuille de route est en cours d’élaboration pour adapter certains de leurs modèles à notre contexte local, notamment dans l’éducation citoyenne et la création de coopératives solidaires. Politiquement, cette expérience nous encourage à renforcer la solidarité Sud-Sud et à promouvoir des initiatives conjointes pour défendre les droits économiques et sociaux à l’échelle régionale et internationale.
Cette aventure d’apprentissage ouvre un nouveau chapitre de coopération militante, fondé sur des valeurs communes de justice sociale, de démocratie et de solidarité entre les peuples.
Globalement, ce fut un séjour très enrichissant, plein de découvertes et d’échanges passionnants. »


