ICI, LÀ-BAS, TOUJOURS !
Depuis 60 ans, E-CHANGER travaille à renforcer la société civile des pays où elle s’engage. au cours des années, l’appui solidaire de plus de 1000 coopér-actrices et coopér-acteurs a manifesté et mis en oeuvre les deux piliers identitaires de notre mouvement : coopération active dans le Sud et action transformatrice en Suisse.
C’est là ce que met clairement en évidence Sergio Ferrari, journaliste et membre actif de notre association depuis 40 ans, auteur de l’article présentant l’historique d’E-CHANGER dans ce dossier.
Avec ces personnes et tant d’autres, acteurs/actrices, de près ou de loin, dans le mouvement E-CHANGER, nous poursuivons nos projets et programmes visant à concrétiser la possibilité d’un AUTRE MONDE, un monde juste et solidaire.
Or le contexte planétaire est loin de s’améliorer. On le constate notamment au Brésil, avec l’exploitation sans cesse accrue de la forêt amazonienne et ses conséquences multiples : pour les peuples qui y vivent ou en vivent, pour la biodiversité et pour le climat de la planète entière. On l’observe au Burkina Faso, un pays qui compte parmi les plus pauvres du monde, où le terrorisme gagne du terrain depuis plusieurs années, accroissant l’insécurité et appauvrissant encore une population déjà extrêmement vulnérable. En Suisse enfin, la dégradation du contexte socio-économique est illustrée par la force croissante des lobbys, par la peur de l’autre engendrant les replis identitaires qui créent l’illusion d’une solution.
Les causes et conséquences de la crise planétaire affectent particulièrement les plus vulnérables, mais c’est toute l’humanité qu’elle interpelle : nous sommes tous responsables des changements à impulser. Réplique à un trop facile repli identitaire, l’heure doit, au contraire, être à l’engagement ; nous devons renforcer les partenariats et les collaborations. C’est l’un des points du propos de Raji Sultan, secrétaire général d’UNITE, et c’est ainsi que travaille E-CHANGER. Face aux défis qu’affrontent le Brésil et le Burkina Faso, face aussi aux forts remous qui agitent actuellement, en Suisse, le monde de la solidarité internationale, notre stratégie consistant à toujours agir en partenariat se voit confirmée et renforcée. Ainsi, nous travaillons historiquement, entre autres, avec la Marche Mondiale des Femmes, Action de Carême, Novo Movimento, Paysans Solidaires, en cherchant toujours à renforcer les collaborations en Suisse et au Sud.
Le travail de mise en lien se concrétise aussi par les délégations qu’E-CHANGER organise, depuis 18 ans, tour à tour au Forum Social Mondial ou dans certains de nos programmes. Ainsi, une quinzaine de délégations suisses ont déjà été mises sur pied, réunissant notamment des personnalités politiques et des représentants des médias. Luc Recordon, ancien parlementaire fédéral, en parle dans l’interview qui lui est consacrée, précisant : « J’y ai énormément appris et ai rencontré des personnes dont la connaissance m’est depuis lors restée précieuse ». Ce travail de sensibilisation, de mise en lien pour renforcer la nécessaire solidarité internationale auprès des leaders d’opinion, constitue un pivot du programme Nord d’E-CHANGER. Car la Suisse, elle aussi, est un pays en développement ; elle a grandement besoin d’ouverture, de lien social, de solidarité, et nous voulons contribuer à répondre à ces carences.
« La coopération par l’échange de personnes est le visage humain de la mondialisation » : c’est ainsi que Judith Somda, jusqu’à très récemment chargée de coordination dans le programme Burkina Faso, définit notre principale méthode d’action. Une méthode faite de rencontres et de prises de conscience permettant de s’ouvrir à l’autre et de déconstruire les barrières, qui porte des fruits très concrets. En 2018, 15 organisations de la société civile du Brésil et du Burkina Faso ont été appuyées, tant par le travail d’un coopér-acteur ou d’une coopér-actrice que par le réseautage organisé par les chargé-e-s de coordination. Ces organisations locales ou nationales œuvrent à renforcer la souveraineté alimentaire et à défendre les droits des plus vulnérables. Appuyer la société civile par un appui technique et une mise en réseau, une société civile qui, pour sa part, cherche à répondre aux problèmes sociaux et environnementaux : telle est l’option que nous choisissons. Elle permet, à nos yeux, la dignité de l’action, souligne l’engagement des sociétés pour affronter les difficultés qu’elles connaissent, et nous place en situation de co-responsabilité face aux problématiques du Sud et du Nord.
Depuis 60 ans, la dignité caractérise l’action et le discours du mouvement E-CHANGER. La dignité, l’engagement politique, mais aussi la réciprocité. Ce mouvement, qui a traversé les décennies non sans crises et remises en question, de celles qui fortifient et qui mettent au défi de réussir, a toujours choisi de donner la priorité à l’action pour les plus vulnérables. C’est pourquoi, forts de cette histoire qui nous oblige, nous sommes en solidarité totale avec nos partenaires au Brésil, au Burkina Faso et maintenant en Bolivie, qui se battent pour les plus pauvres et contre les replis identitaires. Face aux crises climatiques et politiques, nous continuons à nous engager, ici, là-bas, toujours.
Frédérique Sorg Guigma, Secrétaire générale
Antoinette Romanens, Présidente d’E-CHANGER
UN MOUVEMENT EN MOUVEMENT
16 février 1986. Tragique, la nouvelle a consterné à la fois la Suisse et le Nicaragua. Maurice Demierre, un « volontaire » fribourgeois de Frères Sans Frontières (FSF), venait d'être tué dans une embuscade par un groupe contre-révolutionnaire, dans le nord de ce pays d'Amérique centrale, théâtre d'un conflit armé, dramatique à l'époque.
Origine missionnaire
Beaucoup, en Suisse, ont alors découvert, pour la première fois, l’existence de Frères Sans Frontières, une ONG fondée en Valais, en 1959, par Guy Balet et Pierre Duc, deux jeunes catholiques ayant décidé de soutenir le travail missionnaire en Afrique.
Madagascar fut la destination initiale des premiers volontaires. La région orientale et les Hautes Terres avaient été dévastées, en mars 1959, par deux cyclones successifs. Des missionnaires valaisans lancèrent un appel à leurs compatriotes, demandant de l'aide pour reconstruire écoles, églises et maisons. Leur requête fut entendue. Les fondateurs de FSF définirent trois buts principaux : « rechercher des jeunes avec un métier et de bonnes qualités morales et religieuses, assurer une formation avant le départ et se faire le relais des possibilités d'engagement outre-mer ».
FSF est ainsi né avec une forte empreinte humaniste. Il s'agissait de « missionnaires laïcs » qui partaient pour assurer le soutien des églises locales et des évêchés africains dans divers pays – Madagascar, puis République Centrafricaine, Gabon, Tchad, Cameroun, Burundi, Rwanda, Niger, Sénégal, etc. – une action qui s'étendra plus tard à quelques pays d’Asie et d’Amérique latine (Bolivie, Pérou, Equateur, Colombie, Brésil). Ils/elles étaient électriciens, mécaniciens, maçons, secrétaires, infirmières, prêt-e-s à renforcer le travail des diocèses du sud.
Parallèlement, dans la plupart des cantons romands, des « groupes régionaux » se développèrent, véritables centres de formation décentralisés pour les futurs volontaires. Avec le temps, la préparation initiale à la mission se développa, comprenant un week-end par mois pendant un an, ainsi qu'un mois entier de vie commune. Pendant de nombreuses années, le chalet Analakely, au Bouveret, reçut les « partants » à ces séminaires de formation.
Dix ans plus tard, le vent nouveau « post-mai 68 » se fit sentir. Comme l'explique François Cordonier, alors président de FSF, « le mouvement s'est impliqué en Suisse dans des questions controversées, telles que le statut des objecteurs de conscience, la solidarité avec les réfugiés et les étrangers, le retrait des réserves de FSF des banques collaboratrices de l'apartheid en Afrique du Sud », ainsi que le soutien aux Magasins du Monde naissants, en faveur d'un commerce équitable et d'une plus grande justice mondiale.
Engagement sociopolitique
En juillet 1979, le triomphe de la révolution populaire sandiniste au Nicaragua donna naissance à un large mouvement de solidarité en Europe. De nombreux futurs volontaires de FSF et membres de certains de ses groupes régionaux suisses, comme celui de Fribourg, furent activement intégrés dans cette dynamique.
Les premiers « coopérants internationalistes » de FSF arrivèrent dans ce pays en 1981. En quelques années, leur nombre se monta à près de trente volontaires. Ceux-ci bénéficiaient du soutien déterminé de FSF qui, à la lumière de ses valeurs chrétiennes fondatrices, s'identifiait au slogan sandiniste : « Entre christianisme et révolution, il n'y a pas de contradiction ». La participation de prêtres au gouvernement, la force croissante des communautés ecclésiales de base, le large modèle humaniste de cette révolution – économie mixte, pluralisme politique, non-alignement international – renforcèrent l'engagement pour la solidarité internationale. L'assassinat de Maurice Demierre, en 1986, renforça les relations entre FSF et ses homologues locaux. Des initiatives novatrices furent prises, telles que la collaboration avec des organismes publics. Un accord-cadre de coopération, le premier du genre, fut signé avec le gouvernement nicaraguayen, qui sera reproduit, des années plus tard, avec l'Etat bolivien.
Cette deuxième phase de la vie de FSF a impliqué une transition doctrinale pour le mouvement. Sans perdre ses racines chrétiennes, le travail des coopérant-e-s actuel-le-s, leur formation préalable, avant le départ, le travail de sensibilisation en Suisse, seront marqués par l'engagement sociopolitique de FSF et la « politisation », non partisane, de l'association.
Une nouvelle boussole : les mouvements sociaux
La défaite électorale sandiniste de 1990, le reflux du mouvement de solidarité, la nouvelle situation mondiale après la chute du mur de Berlin, en 1989, tous ces bouleversements ont ouvert des questions essentielles quant à la continuité de l'action.
Le modèle prioritaire des organisations partenaires opérant au Sud connut un réajustement conceptuel dans les années 1990. Auteur d'une « évaluation du volontariat suisse dans le Sud », promue en 1993-94 par la plate-forme UNITE (dont FSF était un acteur essentiel), le mouvement reconsidéra ses priorités.
C’est alors que Frères Sans Frontières décida de renforcer son programme de coopération au Brésil. En effet, ce pays vivait une transformation dynamique, avec des communautés ecclésiales de base, des associations actives dans le monde rural et urbain, des personnalités clés de l'Eglise progressiste telles que, entre autres, Dom Antônio Fragoso, Leonardo Boff, Frei Betto. La forte progression de ces mouvements incita FSF à développer davantage son action dans ce pays latino-américain.
C’est également dans ces années-là que de nouveaux critères de professionnalisation de la coopération – évaluations rigoureuses, nouvelles exigences de qualité et de mesure des impacts – commencèrent à se substituer, en partie, aux valeurs historiques et humanistes qui avaient jusque là motivé le travail au Sud. À la lumière de l'expérience brésilienne, FSF incorpora le concept de « coopération pour qualifier la participation populaire aux changements », c'est-à-dire « qualifier la lutte sociale », comme indiqué dans divers documents de la COAR (Coordination - Articulation du programme Brésil).
C'est de la rencontre nationale de 1997, à Camamu, au Brésil, qu'est née l’idée de « coopér-acteur / coopér-actrice », qui souligne les deux piliers identitaires : coopération active dans le Sud et action transformatrice en Suisse. Ce concept a ainsi remplacé les termes historiques de volontaire ou coopérant-e.
Dans le même temps, l'ONG a connu une transition institutionnelle en Suisse. Lors de son assemblée générale de 1993, après 34 ans de conduite par les fondateurs historiques, l'association renouvela totalement son comité, intégré dès lors par de jeunes coopérant(e)s récemment rentré(e)s d'Afrique et d'Amérique latine. Commença alors un important processus de redéfinition identitaire. La nouvelle Charte, adoptée en 1997, propose désormais une vision globale, solidaire, écologique et humaine. Bien qu'elle se réfère toujours aux valeurs chrétiennes, elle se distancie de l'église institutionnelle. Frères Sans Frontières, qui se définit désormais tant comme ONG que comme mouvement social, change de nom et adopte dorénavant celui d’E-CHANGER (E-CH).
Un autre monde possible
À partir de 2001, dans l'enthousiasme de la naissance du Forum social mondial de Porto Alegre, auquel elle participe activement, elle commence à développer le concept de « partenaires mondiaux », dépassant le cadre d'un pays spécifique. Une collaboration est lancée, par exemple, avec la Marche mondiale des femmes et avec Via Campesina. En même temps, elle s'engage activement en Suisse dans les différentes initiatives du mouvement altermondialiste émergent, avec le slogan « Un autre monde est possible ».
Cette vision correspond aux valeurs d'E-CH, telles que définies dans sa Charte de 1997 : « Dans une planète où tout se mondialise, nous croyons à l'unité profonde de l'humanité et à la solidarité de destin qui doit lier tous les peuples. Notre planète est une et appartient à tous : chaque être humain en est le citoyen, chaque peuple est partenaire des autres peuples ». E-CHANGER vivra, durant les 20 dernières années, une nouvelle étape, une voie créative et innovante, avec une cinquantaine de coopér-actrices/acteurs sur le terrain
Cette action a conduit à la promotion d'expériences novatrices, en particulier au cours de la dernière décennie. E-CH valorise ainsi le statut de « coopérant-e-s nationaux-nales » qui sont des personnes engagées localement. L'association encourage aussi les échanges horizontaux entre partenaires du Sud, ainsi que leur venue en Suisse, dans le but d'apporter connaissances et expériences à leurs homologues suisses.
E-CHANGER fait le pari d'une coopération véritablement solidaire, horizontale, non paternaliste et exigeante sur le plan professionnel. L'association relève également le défi essentiel de contribuer au renforcement des acteurs sociaux, porteurs de changement et d'espoir, en fonction de la demande qu’eux-mêmes expriment.
En 2009, le théologien brésilien de la libération, Frei Betto, partenaire historique du mouvement, l'a souligné en ces termes : « Afin d’assurer une coopération réellement solidaire, il est essentiel de faire preuve de modestie. Cela implique de se mettre au service de l’autre, sans aucune arrogance ni colonialisme, en comprenant les différences, en comprenant que personne n’est meilleur que l’autre, mais que chacun incarne une culture différente ». Et il conclut : « Une règle d’or de toute coopération exige de promouvoir l’auto-estime des acteurs sociaux du Sud. Elle doit agir au Sud avec l’idée de renforcer la solidarité avec les luttes des mouvements sociaux ».
Sergio Ferrari
Traduction Rosemarie Fournier
Le Courrier, vendredi 1er novembre 2019


