Douze ans de résistance surhumaine

Douze ans de résistance surhumaine

Douze ans de résistance surhumaine

Douze ans de résistance surhumaine

Douze ans de résistance surhumaine

Douze ans de résistance surhumaine

Primé au FIFF, Compañeros relate la lutte pour la survie de trois guérilleros Tupamaros, emprisonnés durant la dictature militaire en Uruguay. Rencontre avec son réalisateur, Álvaro Brechner. 

Dévoilé à Venise et primé aux Goyas espagnols pour son scénario, Compañeros – La noche de 12 años vient de décrocher trois distinctions au Festival international de films de Fribourg (FIFF) – Prix spécial du jury, Prix du public et Prix du jury œcuménique. Réalisateur du tragi-comique Mr. Kaplan en 2015, l’Uruguayen Álvaro Brechner revient sur une page sombre de l’histoire de son pays et l’un des aspects les plus brutaux de la dictature militaire: la répression carcérale à l’encontre des opposants politiques.

Dirigeants de la guérilla du Mouvement de libération nationale Tupamaros, Mauricio Rosencof (Chino Darín), Eleuterio Fernández Huidobro (Alfonso Tort) et José Mujica (Antonio de la Torre) seront détenus au secret pendant douze ans, de 1973 à 1985. Considérés comme des otages de guerre par les militaires, ils affrontent l’un des régimes les plus inhumains jamais imposés en Amérique latine. Le scénario s’appuie sur le récit de Rosencof et Huidobro, Memorias del Calabozo (1993). «Je suis né en 1976, alors que ces trois personnages étaient prisonniers. Je me suis intéressé à leur histoire pour découvrir cette période. Et je savais que ce serait un voyage éprouvant vers le passé», nous explique le cinéaste.

Lutter contre la folie

Le fil rouge du film, c’est le combat des détenus pour la survie et contre la folie. «Je ne prétends pas avoir fait une oeuvre sur toute la dictature, mais centrée sur la résistance humaine dans ces conditions extrêmes. J’ai cherché à me confronter à la sauvagerie des conditions de vie endurées par ces trois hommes. J’ai tenté de comprendre comment réagit une personne pour ne pas perdre son essence humaine, lorsqu’on la prive de toute communication et qu’on lui interdit l’usage de la parole, c’est-à-dire quand elle est réduite à une condition quasi animale», précise Brechner.

Le jeune réalisateur, qui vit actuellement en Espagne, évoque un processus de reconstitution historique ayant duré plusieurs années, ses longues conversations avec les trois militants et leurs familles, ou encore ses entrevues avec des psychologues, psychiatres, neurologues, militaires et spécialistes des questions carcérales. Et pourtant, malgré ce régime de terreur, la prédiction des dictateurs («ils sortiront de là fous») ne s’est pas réalisée. Des décennies plus tard, les trois Tupamaros ont même joué des rôles importants dans la vie politique du pays. José «Pepe» Mujica deviendra président de 2010 à 2015, et Eleuterio Fernández Huidobro sera sénateur jusqu’à sa mort en 2016.

Tournage éprouvant

Cette coproduction espagnole, argentine et française se distingue par la qualité de l’interprétation, de la musique et de la photographie – avec de nombreuses scènes filmées dans des espaces lugubres. Les trois acteurs principaux, excellents et généreux, ont accepté de maigrir de 15 kilos et de jouer dans des conditions éprouvantes, souligne le réalisateur. Ils se sont complètement appropriés leurs rôles pour donner à cette fiction la force de la réalité. Et parfois dans un cadre psychologique très dur: «A mesure que le tournage avançait, nous avons senti que la méchanceté nous frappait, alors que nous approchions l’essence du pire visage de l’être humain. C’était comme si la douleur venait nous manger la vie», confesse Brechner.

Le cinéaste se souvient notamment du du tournage de la scène finale. «Il y avait une vibration particulière sur le plateau. Les membres de l’équipe n’arrivaient pas à contenir leurs larmes; comme les figurants de la région qui entonnaient les slogans de l’époque, avec l’émotion de recréer cette histoire plus de trente ans après les faits. Tous ceux qui ont participé à ce projet en sont sortis transformés – et épuisés. Nous avons senti dans notre propre chair la violence de cette expérience, qui nous a permis de prendre conscience avec quelle facilité les hommes peuvent se rendre coupables d’actes barbares.» Et le réalisateur de s’interroger: «Si ce que nous voyons sur l’écran n’est pas la réalité, alors quelle est-elle?»

Pardon ou vengeance?

Depuis octobre dernier, le film a été montré dans plusieurs pays sud-américains. «Sa projection en Uruguay fut très significative. Elle a ravivé la mémoire et les émotions. C’est normal lorsqu’on aborde des réalités à fleur de peau. Cela dit, ceux qui pensent qu’un film peut réécrire l’histoire et soigner les blessures encore ouvertes se trompent.»

Compañeros a néanmoins suscité des interrogations sur la manière dont chacun se situe par rapport à ce passé, face à des questions essentielles comme celles du pardon et de la vengeance. En guise de conclusion, Álvaro Brechner cite Pepe Mujica: «Plus qu’une question de pardon, il s’agit de comprendre qu’il existe dans l’histoire certaines factures que nul ne pourra vraisemblablement payer. Et c’est une décision très personnelle de savoir comment se positionner face à ce constat.»

Traduction de l’espagnol par Hans-Peter Renk.

A l’affiche à Genève (Grütli), Lausanne (CityClub), Neuchâtel, Fribourg (Rex) et Bulle.

Sergio Ferrari, Le Courrier, 4 avril 2019

 

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