La Marche des Margaridas : femmes rurales en lutte pour le Brésil et le bien-vivre
Brasília – À l’aube de ce mercredi 16 août, certaines ont passé plusieurs jours en bus et laissé maisons, champs et enfants pour participer à la plus grande mobilisation de femmes d’Amérique latine.
« Femmes des campagnes, des forêts et des eaux », ces travailleuses rurales viennent parfois des territoires les plus lointains du pays. Elles ont marché sur la capitale, appuyées par leurs allié·es des villes, et remis au gouvernement un cahier de revendications féministes et écologistes ambitieux.
Depuis 2000, la Marche des Margaridas (marguerites, en français) a lieu tous les quatre ans, la semaine suivant le 12 août, date de l’assassinat de Margarida Alves. Une manière de rendre hommage à la dirigeante syndicale et d’affirmer la continuité de ses luttes.
Une vie de luttes
Née dans l’État de Paraíba, au nord-est du Brésil, Margarida Maria Alves fut l’une des premières femmes à occuper un poste de direction syndicale dans le pays. Issue d’une famille d’agriculteurs expulsée de son lopin de terre, elle dirigea le Syndicat des travailleurs ruraux d’Alagoa Grande entre 1971 et 1983, en pleine dictature militaire.
Elle a défendu les droits des travailleur·euses rurales toute sa vie :
13ᵉ salaire, congés payés, journée de travail de 8 heures, accès à l’éducation.
Elle défendait un modèle d’agriculture familiale basé sur l’agroécologie et la justice sociale. Sa lutte acharnée heurta de front les propriétaires de la région, qui commanditèrent son assassinat – toujours impuni.
Une mobilisation massive de la base paysanne
Quarante ans plus tard, la marche qui porte son nom rend visibles les luttes des travailleuses rurales et de leurs organisations : la Confédération nationale des travailleurs·euses ruraux·ales et agriculteur·rices familiaux·ales (CONTAG), mais aussi des mouvements féministes comme la Marche mondiale des femmes.
Ces femmes construisent au quotidien des alternatives à l’« agrobusiness » grâce à l’agriculture familiale et agroécologique.
« Leur mobilisation à Brasília représente leur reconnaissance en tant que sujets politiques, avec une légitimité pour dialoguer et négocier avec l’État », explique Carolina Fontes dos Santos, chercheuse à l’IHEID (Genève).
Après Bolsonaro et le COVID-19 : reconstruire le Brésil
Cette année, les Margaridas marchent « pour la reconstruction du Brésil et le bien-vivre ».
Après quatre années de gouvernement Bolsonaro, marquées par la destruction environnementale, la faim, la violence politique et l’affaiblissement de la démocratie, leur mobilisation incarne une renaissance sociale.
Jusqu’à 70 millions de personnes souffrent aujourd’hui d’insécurité alimentaire au Brésil, tandis que la déforestation, les pesticides et la violence envers les peuples autochtones explosent.
« Sans féminisme, pas d’agroécologie »
Les Margaridas dénoncent :
les violences patriarcales et racistes
la charge du travail domestique non reconnu
la dépossession des terres
la négation de leurs droits politiques
Elles revendiquent :
la souveraineté alimentaire
la justice climatique
le droit à la terre, à l’eau et à l’énergie
la démocratie participative
Expérimenter le changement en action
La Marche est aussi un immense espace d’apprentissage collectif : séminaires, cercles de discussion, expositions de semences, partages de produits des champs et des jardins.
Elle s’est conclue par une grande manifestation sur l’esplanade des Trois-Pouvoirs à Brasília, suivie d’une session solennelle au Sénat.
Les Margaridas ont déjà obtenu des avancées majeures :
co-titularité des terres entre femmes et hommes
services d’aide aux femmes rurales victimes de violences
Aujourd’hui, face aux forces conservatrices toujours puissantes, elles continuent de tracer des horizons solidaires.
« Mieux vaut mourir en luttant que mourir de faim. »
— Margarida Alves
Gaëlle Scuiller
Coopér-actrice E-CHANGER au sein de la Marche mondiale des femmes à São Paulo.
Guy Zurkinden
Rédacteur de Services Publics, ancien coopér-acteur au Brésil.
Carolina Fontes dos Santos
Chercheuse à l’IHEID (Genève), spécialiste des mouvements de femmes paysannes au Brésil.


