Soraya Gautier Guillet, professeure de danse engagée, a posé ses valises en Bolivie du 10 décembre au 30 avril pour déployer ses ateliers psycho-corporels dans trois lieux de détention de La Paz. En insertion courte auprès de l’ITEI (Instituto de Terapia e Investigación sobre las Secuelas de la Tortura y la Violencia Estatal), une organisation qui combat la torture d’État et défend les droits des personnes incarcérées, elle a offert aux détenu·e·s un espace rare : celui du bien-être et d’une liberté retrouvée, ne serait-ce que le temps d’une danse. Malgré un contexte de crise politique et économique exacerbée, malgré l’hostilité sourde de l’administration pénitentiaire, Soraya a transmis des outils précieux, portée par cette conviction : «un corps qui va mieux est un esprit qui va mieux également ».
Un environnement difficile
Derrière les murs des prisons boliviennes, la situation des personnes privées de liberté est alarmante. Plus de deux tiers des personnes incarcérées le sont sous le régime de la détention préventive, donc encore en attente de jugement. Avec une surpopulation carcérale massive, où le nombre de détenu-e-s atteint 300% de la capacité des lieux de détentions, les conditions d’incarcération sont déplorables, La société civile dénonce notamment le manque de lits, les problèmes d’accès à l’eau, à la nourriture et à la lumière électrique. La situation en matière de santé y est également catastrophique.
Les organisations boliviennes de défense des droits humains exhortent également l’État à renforcer la protection de groupes dits vulnérables, notamment les femmes, la population LGBTQIA , les personnes autochtones, les jeunes, les personnes étrangères, entre autres. L’on constate également une limitations accrue d’accès de la société civile aux prisons, entravant ainsi la mise en œuvre des droits des personnes privées de liberté.
Le projet : Danser pour se reconstruire
Ce séjour marquait la deuxième collaboration de Soraya avec E-CHANGER et l’ITEI dans le cadre du projet "Prévention de la violence dans les prisons". À la demande des détenues elles-mêmes, elle a animé des ateliers où la danse devenait thérapie – un moyen de canaliser l’agressivité, d’apprivoiser les émotions, et de recréer du lien.
Lors de sa première mission en 2023, Soraya est intervenue dans deux prisons pour femmes à La Paz. Les résultats avaient été saisissants : 91 % des participantes rapportaient une amélioration de leur santé mentale et physique – moins de stress, un sommeil plus profond, une confiance en soi regagnée. Dans l’étouffoir des cellules surpeuplées, ces progrès, infimes en apparence, changeaient tout. Les effets irradiaient même au-delà des individus : les ateliers avaient renforcé la cohésion entre les détenues, apaisé les tensions, et selon l’ITEI, contribué à réduire la violence intracarcérale.
Forte de ces succès, Soraya est revenue en 2025 pour une insertion plus longue : quatre mois d’ateliers dans les centres de Miraflores, Obrajes, et pour la première fois, à Qualauma, un centre pour adolescents. Cette fois, elle a aussi formé des détenues motivées à devenir instructoras – des relais capables de poursuivre le travail après son départ.
« Cette fois, tout était différent »
Si la première mission s’était déroulée sans heurts, la Bolivie de 2024 était un pays sous tension : crise économique, blocages routiers, et même une tentative de coup d’État le 26 juin. Derrière les murs des prisons, l’atmosphère était électrique. L’ITEI, après avoir publié un rapport critique sur le système judiciaire bolivien, s’est vu limiter l’accès aux prisons. L’organisation a dû négocier pendant des semaines avec les directeurs, le ministère, les bureaucrates pour retrouver son accès au lieu de détention en juillet 2024.
Et même une fois les autorisations obtenues, l’hostilité persistait. « Chaque jour était un combat : entrer à l’heure, trouver une salle, faire accepter mon enceinte, rassembler les participantes », raconte-t-elle. Les gardiens déplaçaient les horaires sans préavis, confisquaient le matériel, interrompaient les séances. Les conditions de détention s’étaient durcies : transferts arbitraires, cellules surchargées, règles absurdes. « Je voyais la folie gagner certaines femmes. Leurs yeux trahissaient une angoisse qui n’existait pas trois ans plus tôt. »
Pourtant, Soraya et les détenues ont résisté. Pas de salle ? Elles dansaient dans la cour. Pas de musique ? Elles empruntaient celle de la cuisine. Pas d’autorisation ? Elles improvisaient. « On a créé des brèches », souffle-t-elle.
Qualauma : une lueur d’espoir
À Qualauma, centre pour adolescents isolé dans les montagnes, l’accueil fut radicalement différent. L’administration a collaboré. Les jeunes, avides de nouveauté, se sont jetés dans les ateliers – 45 participants réguliers, dont un noyau dur de 10 à 15. Ils ont même monté un spectacle, intégrant des mouvements avec des bâtons (inspirés de la capoeira), sans que cela ne dégénère.
Un souvenir éclatant : ce jeune en conflit avec ses codétenus, qui s’est mis à danser avec une grâce inattendue, sous les regards médusés – puis admiratifs – des autres. « Ils m’appelaient "la tía cool" », rit Soraya.
Les instructoras : un pari sur l’avenir
Former des détenues à animer elles-mêmes les ateliers a été un défi, mais aussi une perspective enthousiasmante. A Obrajes, sur 28 inscrites , 11 ont tenu jusqu’au bout. Certaines avaient des bases de danse ; d’autres voulaient juste aider leurs compagnes. Soraya a adapté sa pédagogie : pas de jargon, mais des supports visuels (anatomie simplifiée, techniques de relaxation), adaptés à celles qui ne lisent pas.
« Quand elles m’ont parlé de la "felicidad" ressentie en dansant, on a décortiqué ensemble les hormones du bonheur », explique-t-elle. Malgré les obstacles – pas de musique, des cours annulés, leur santé mentale affectées –, elles ont persévéré. Le jour de la remise des certificats, elles ont dansé avec une fierté qui a fait taire l’administration pénitentiaire.
Et maintenant ?
L’avenir est incertain. Les instructoras pourront-elles transmettre leur savoir ? L’administration acceptera-t-elle ces ateliers ? Soraya rêve d’un programme sur un an, pour ancrer les pratiques et convaincre les sceptiques. « Ainsi, il serait peut-être plus facile de faire comprendre à l’administration pénitentiaire l’utilité de ces pratiques psycho-corporelle dans la prévention de la violence et le bien-être des détenues. Ce qui profiterait à tout le système, autant aux personnes privées de liberté qu’à l’administration pénitentiaire. »
En attendant, les brèches sont ouvertes. Et par elles, passe un peu de liberté.
Chiffres clés
45 adolescents touchés à Qualauma.
28 détenues certifiées instructoras à Obrajes et à Miraflores.
91 % de satisfaction exprimé par les participantes lors de la première mission.
172 détenues ont assisté à des ateliers de danses et de relaxation à Miraflores et Obrajes.
Tournant politique en Bolivie : quelles perspectives pour les droits humains ?
Le 17 août 2025, la population bolivienne a retiré sa confiance à la gauche, au pouvoir depuis deux décennies, la sanctionnant pour ses divisions internes et une crise économique majeure.
Selon Emma Bravo, représentante de l’ITEI, le résultat des urnes ne changera probablement pas la trajectoire actuelle : quelle que soit l’issue du deuxième tour le 19 octobre 2025, la situation socioéconomique reste préoccupante, et les atteintes aux droits fondamentaux risquent de s’aggraver. Les propositions dominantes des deux candidats de droite s’orientent vers une stratégie de privatisations et d’austérité budgétaire, risquant d’accroître encore la précarité.
Ce changement politique s’ajoute à un désengagement progressif de la coopération internationale, qui laisse les organisations de terrain avec de moins en moins de ressources. Pourtant, le besoin d’une société civile forte est vital dans ce contexte. Face à la montée des vulnérabilités, les rencontres intersectorielles et les espaces de mobilisation collective sont essentiels pour préserver les droits fondamentaux.
Une avancée majeure
Malgré le contexte, l’ITEI et d’autres organisations de défense des droits humains ont obtenu une avancée significative en octobre 2024 avec l'approbation par le Sénat d'un projet de loi sur la réforme du système pénitentiaire. Cette réforme cruciale, qui répond à des défis urgents comme la surpopulation carcérale et la détention préventive prolongée, ambitionne de passer d'une logique punitive à une approche axée sur la dignité, la justice restaurative et la réhabilitation. Son adoption définitive par la Chambre des député-e-s est attendue prochainement.
Alors que la Bolivie s'achemine vers un avenir incertain, le rôle de la société civile est essentiel et urgent. Le travail opiniâtre d'organisations comme l'ITEI démontre que des avancées sont possibles même en temps de crise. Leurs actions constituent souvent le dernier rempart pour la défense des droits des plus vulnérables.


