Accaparement des terres. Voilà une notion que les membres de l’association E-Changer et les défenseur·euse·s de la solidarité internationale connaissent bien, les exemples les plus flagrants concernant souvent l’Amazonie, l’Asie ou l’Afrique subsaharienne. Hélas, chez nous aussi, la paysannerie est dépossédée de sa base de production première, précarisée, balayée vers les puits de chaleur de nos villes et leurs emplois inutiles. Chez nous aussi, ce sont 2 à 3 fermes qui mettent la clé sous le paillasson chaque semaine, tandis que celles qui survivent n'ont que deux options. S’agrandir, s’endetter et accaparer les hectares du voisin qui part à la retraite. Ou tomber dans l’auto-exploitation qui définit la majorité des projets de la « petite paysannerie du nord » et survivre en alimentant les « alternatives » (à l’image des paniers de légumes bio et locaux) qui font le jeu du système agro-alimentaire marchand globalisé. Tomber dans la débrouille et participer à faire reposer le choix d’une alimentation saine et de qualité sur le porte-monnaie et les épaules d’individus qui n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils ne peuvent se l’offrir, en alimentant la fable du colibri bobo que dénonce si bien L’Atelier Paysan dans son incontournable manifeste « Reprendre la terre aux machines ».
Reprendre la terre. Ne pas la laisser nous échapper au profit de multinationales, de drones, d’assurances ou de couleurs de béton. Avec la lutte pour des prix rémunérateurs, l’accès à la terre constitue le combat le plus important que mène notre petite organisation. Car ils et elles sont de plus en plus nombreux·ses à vouloir aller y mettre les mains et y déverser leur sueur. Elles et eux, ce ne sont pas des doux rêveurs-rêveuses, les considérer ainsi serait anachronique. Non, ce sont des jeunes issus de milieux non paysans qui se forment, parfois de manière autogérée, souvent dans les filières traditionnelles, aux métiers de la terre. Nous ne sommes pas dans leur tête, mais nous ne prenons pas trop de risques en affirmant que, sans doute, des activités liées à la subsistance leur paraissent faire davantage sens que celles liées à des datas. Mais ces jeunes, une fois leur diplôme en poche, se retrouvent souvent sur le carreau. Bien qu’aucune institution ne garde un œil sur ce genre de chiffres, on estime à 30% des personnes finissant leur CFC en agriculture – et à près de 60% de celles sortant de la filière en maraîchage – qui se retrouvent sans terrain où pratiquer leur métier.
Pourtant, depuis plusieurs années déjà, et à plus forte raison au cours des dix prochaines, ils sont nombreux les baby-boomers agriculteurs à prendre leur retraite et à chercher à remettre leurs terres. Cela pourrait sonner comme une aubaine pour un véritable mouvement de « retour à la terre ». Pour un véritable « changement de paradigme ». Il n’en est rien. L’amélioration structurelle (i.e. la course au rendement immédiat via la suppression d’un maximum d’exploitations) voulue par la politique agricole actuelle, le régime patrilinéaire défendu par la juridiction agricole suisse, l’image d’Épinal de la famille nucléaire, de l’agriwashing pratiqué à outrance par la Coop, la Migros ou l’USP et les fausses promesses de l’agriculture 4.0 – technologique, transgénétique ou smart – sont autant de barrières infranchissables à qui souhaite travailler la terre tout en conservant une forme de souveraineté.
Terre et liberté. Ces deux revendications du plus vieux cri de guerre révolutionnaire, de l’île de la tortue colonisée à la guerre civile espagnole, se sont retrouvées en 2021 sur la couverture d’un livre qu’on ne saurait trop recommander, signé Aurélien Berlan. Le philosophe y dépoussière une idée ancienne de la liberté – contraire à sa conception libérale, qu’il qualifie de fantasme de la délivrance – puisant sa source dans la nécessaire autonomie, l’accès aux ressources et la prise en charge collective des besoins inhérents à la vie sur terre. Et rappelle qu’à l’échelle d’une communauté la terre est une condition sine qua non de la liberté. D’autres diront de la souveraineté. Rappelons que derrière le « à » de « La terre à celleux qui la cultivent », titre d’une brochure sur l’accès collectif à la terre publiée par Uniterre en début d’année, se cache la même idée d’un usage de la terre qui ne soit pas à sens unique. Un lien à la terre qui va bien au-delà de ce que peut recouvrir la propriété privée et qui suppose des responsabilités, tant qu’on aura des enfants à qui emprunter cette ressource première.
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