Le Burkina Faso traverse une crise majeure, la plus négligée au niveau mondial selon le Conseil norvégien pour les réfugiés, ONG active dans le domaine humanitaire. Les critères utilisés pour l’obtention de ce titre funeste sont : le manque de volonté politique de la communauté internationale, l’absence de couverture médiatique et de financements humanitaires. Le pays subit en effet depuis 2015 de violentes attaques djihadistes ayant entraîné une crise sociale, politique et sécuritaire majeure.
À ce jour, près de 2 millions de personnes ont été forcées de se déplacer à l’intérieur du territoire, dont 58% d’enfants : fin mai 2023, plus d’un million d’élèves sont affectés par la fermeture de six mille cent quarante-neuf écoles, selon les données de la CONASUR, la structure nationale de suivi de l’action humanitaire. En termes de sécurité alimentaire, les organismes internationaux alertent sur un risque de famine, spécifiquement dans la région Nord, due notamment à une baisse de la production nationale, à une hausse des prix ainsi qu’aux difficultés d’approvisionnement.
Le pays, ainsi que la sous-région, connaissent également une grande instabilité politique. Ibrahim Traoré, le nouvel homme fort du pays porté au pouvoir par le coup d’état de septembre 2022, le deuxième de l’année, suscite à la fois l’espoir d’une reprise en main du territoire mais également de nombreuses inquiétudes en raison notamment de la limitation de la liberté de la presse et des droits civiques.
Ces facteurs, cumulés au manque de ressources financières pour y faire face, font qu’environ 1 personne sur 4 a besoin, à ce jour, d‘aide humanitaire – soit plus de 4,7 millions de personnes.
Au Burkina Faso, nos organisations partenaires entre urgence et résilience
Le programme maintient ses activités en fonction des réalités socio-politiques et sécuritaires du pays. E-CHANGER appuie 15 organisations partenaires par des insertions de personnel local et des appuis projets : formations, mise en réseau, et processus de capitalisation, selon les besoins exprimés. En raison de la situation incertaine, les insertions de Suisses sur une longue durée ne sont pas envisageables en ce moment ; cependant nous avons développé d’autres modalités d’échanges comme les insertions courtes et ceux de professionnel-le-s burkinabè en Suisse (« Sud-Nord ») ou dans le Sud global (« Sud-Sud »). Cette stratégie nous permet de poursuivre le renforcement de nos partenaires, malgré les difficultés d’accès au terrain et les obstacles qu’engendrent l’insécurité et l’instabilité politique. Certaines organisations partenaires se situent dans des zones directement touchées par les attaques, d’autres accusent les conséquences des importants mouvements de population – pressions sur les populations hôtes, sur les services publics, dans la gestion des terres… Toutes rencontrent des défis, notamment en termes d’accès aux financements, la situation ayant provoqué le retrait de nombreux bailleurs.
Dans les régions
L’Association pour la Recherche et la Formation en Agroécologie (ARFA) est basée à Fada N’Gourma, dans l’Est, une région sévèrement touchée par l’insécurité et les attaques récurrentes des groupes armés. La ville et ses alentours accueillent plus de 120'000 personnes déplacées internes (PDI), alors qu’elle compte moins de 200'000 habitant-e-s. Dans cette situation, les conséquences pour ARFA sont nombreuses : ralentissement ou suspension de certaines activités, redimensionnement géographique, perte de biens, etc. L’Association a mis en place des stratégies de résilience centrées sur la délocalisation, l’aménagement d’autres infrastructures et la formation des agent-e-s (secourisme, prévention, rencontres de sécurité, cartes professionnelles). Pour répondre à l’urgence, ARFA a également mis en place un projet pour améliorer les conditions de vie et de travail de familles déplacées, par la dotation en vivres ou par un soutien financier visant un appui à la production agroécologique qui permet l’autosuffisance et à la génération de revenus.
L’Association Manegdbzanga est active dans différentes régions, dont le Sahel et le Centre-Nord, où l’insécurité alimentaire et nutritionnelle sont exacerbées par les conflits. L’accès aux champs et à la production agricole ainsi que la transhumance du bétail sont entravés ; la coupure de certains axes routiers réduit la disponibilité de produits agricoles et la mobilité. Cela a encouragé Manegdbzanga à développer des actions de type humanitaire, comme son projet de « Renforcement de la résilience communautaire des ménages agrosylvopastoraux dans les régions de la Boucle du Mouhoun et du Nord » (RESICOM). L’objectif : contribuer au renforcement durable de la résilience des ménages affectés par la crise sécuritaire et les changements climatiques. Ce projet s’adresse tant aux populations hôtes qu’aux PDI, aux jeunes et aux femmes. Par la mise en place d’activités comme le maraîchage, l’embouche ovine et le soutien financier et/ou matériel à diverses activités génératrices de revenus, Manegdbzanga permet la création d’emplois, l’accroissement des productions, et la reconstitution des moyens d’existence.
Dans la périphérie de Koudougou, l’Association Baobab est témoin de la pression exercée sur les communautés hôtes et des difficultés rencontrées par les PDI. Avec le soutien d’E-CHANGER, l’Association a pu distribuer des vivres à des personnes déplacées, et poursuit ses activités
Parmi nos partenaires directement touchés, les associations du Consortium Sababou Gnouma – l’Association Sougri Nooma pour le Développement des Initiatives Féminines (ADIF) à Bourzanga, l’Association pour la Sauvegarde des Masques (ASAMA) à Dédougou et l’Union des groupements de producteurs agroécologistes Kotisségé de Séguénéga - se trouvent en zones rouges. Ces régions sont marquées par des attaques et intimidations terroristes récurrentes, le blocus de villes/villages et d’axes routiers, et d’importants déplacements de personnes. Ce contexte sécuritaire entrave la mobilité des bénéficiaires et des agent-e-s des associations, et impacte la tenue de certaines activités, au détriment des populations.
Conséquence directe de la crise sécuritaire, Bioprotect a enregistré l’an dernier une importante baisse de la production de sésame biologique à cause de la situation dans certaines zones d’action que sont la Boucle du Mouhoun, l’Est et le Nord. Dans ces trois régions, les activités d’appui et de suivi, ainsi que l’amélioration de l’encadrement technique des producteurs et productrices connaissent des retards. Ces freins représentent pour ces producteurs/trices des défis quant à la qualité de leurs produits, ainsi que des revenus amoindris, dans un contexte socioéconomique très défavorable.
A Ouagadougou et périphérie
En tant qu’organisation faîtière, le Conseil National pour l’Agriculture Biologique (CNABio) accompagne ses membres dans tout le pays. Malheureusement, le contexte sécuritaire réduit la mobilité des agent-e-s en termes de couverture du territoire national, car certaines zones restent à ce jour inaccessibles. Cela rend le suivi et l’accompagnement plus compliqué. L’impact de la crise représente aussi un risque important dans la promotion de l’agroécologie : une rupture de la dynamique est à craindre. Pourtant il existe également des opportunités, comme la possibilité de nourrir des personnes sainement, dont des PDI qui pourraient retrouver une occupation, se nourrir et créer des revenus pour une meilleure indépendance alimentaire. La crise est également un facteur militant pour digitaliser les supports de formation, et pour décentraliser la gestion du label.
L’Association La Saisonnière possède un site de production à Gampéla, une localité à 20 km qui accueille de nombreux PDI : transformé en jardin écologique, elle y travaille directement avec des femmes déplacées, afin de produire des légumes pour leur alimentation et pour la commercialisation. Cela leur permet également de s’approprier les pratiques agroécologiques. L’Association a aussi dispensé aux enfants une formation en micro-jardinage, dans l’optique d’acquérir des connaissances et d’obtenir des aliments issus de leur jardin pour l’alimentation quotidienne de leur famille.
A Loumbila, dans la périphérie de Ouagadougou, l’Association Yelemani a un projet « Bio-école », visant à transmettre aux enfants des connaissances en agroécologie et en nutrition. En 2023, 70 jeunes ont été initié-e-s aux différentes pratiques agroécologi-ques (biopesticides, compost biologique, production hors-sol, etc.). Parmi eux, des déplacés internes, des élèves et des enfants déscolarisés. Ils ont aussi été sensibilisés aux enjeux liés à la préservation de l’environnement et à l’autonomie alimentaire. Une manière d’éveiller les consciences tout en permettant d’acquérir des connaissances utiles pour l’avenir !
La Marche Mondiale des Femmes (MMF) est touchée par la crise à travers ses différentes antennes en province. Elle rencontre des difficultés à contacter les membres : certaines sont déplacées, d’autres vivent sous blocus. La communication et la mobilisation sont fortement entravées. De nombreuses membres sont actives dans le secteur informel, elles sont donc en plus touchées par la crise socioéconomique. Pour faire face à la situation, et malgré ses défis internes, la MMF participe à l’effort de solidarité pour collecter des fonds et des dons en nature à destination des personnes vulnérables et des déplacées internes.
L’évolution du contexte national impacte les projets du Balai Citoyen au niveau de l’agenda et du contenu des activités. Depuis les deux coups d’état de 2022, l’effervescence sociopolitique et sécuritaire a perturbé la mise en œuvre des activités ; l’attention des populations a été focalisée sur l’aggravation de la crise et les manifestations citoyennes, puis les mesures gouvernementales de représailles ont porté atteintes aux libertés civiques. Certaines activités de terrain ont connu des ralentissements ou ont été supprimées. Les nombreux changements au niveau des instances freinent les opportunités d’agir sur les processus de décision et de suivi des politiques publiques.
La crise impacte aussi les associations qui travaillent directement dans des zones ou des domaines pas directement touchés, comme l’Association Burkinabè d’Accompagnement Psychologique et d’aide à l’Enfance (ABAPE) à Ouagadougou. ABAPE remarque que l’insécurité – couplée à la crise en Ukraine et aux conséquences post-pandémiques – influence négativement le pouvoir d’achat des ménages. Conséquence, certains parents d’enfants peinent à assurer les frais de prise en charge de leur enfant admis dans le centre.
Au Centre d’Education et de Formation Intégré pour les Sourds et les Entendants (CEFISE), également à Ouagadougou, la plupart des agent-e-s ont des parents et proches se trouvant dans des localités en proie aux attaques terroristes. Cela crée des angoisses et une certaine psychose, qui atteignent aussi les personnes déficientes auditives, alors que ces dernières sont déjà mises à l’écart et rencontrent des difficultés d’accès à la prise en charge, l’éducation, l’employabilité, l’accès aux informations, etc.
Dans ce contexte, la solidarité internationale et la réciprocité défendues par E-CHANGER prennent tout leur sens. Appuyer des organisations de la société civile, qui se battent au quotidien pour leurs communautés, s’adaptent, mettent en place de nouveaux outils dans un environnement de crise majeur est un honneur et une responsabilité qu’E-CHANGER a choisit d’assumer.
Marie-Cécile Frieden, Noël Zankone et Maimouna Mayoraz


