Version longue de l'article paru dans Le Courrier le 04 novembre 2022
Par Sergio Ferrari
Pour Djalma Costa, son engagement social et son travail professionnel dans la coopération internationale vont de pair, sans aucune contradiction. Très jeune étudiant en théologie, il est venu de Bahia à São Paulo. Il a commencé à travailler avec les enfants et adolescent·es des quartiers les plus marginalisés de la ville. Ce secteur de la population a toujours été la cible de la répression militaire. Il fait partie des principales victimes urbaines de la marginalisation économique et sociale. Peu après, au milieu des années 1990, il a commencé à collaborer avec E-CHANGER (alors Frères Sans Frontières) qui, à l'époque, renforçait sa présence au Brésil, pays devenu un point de référence pour son programme institutionnel, au cours de cette décennie. Djalma Costa, 60 ans, a été cofondateur du CEDECA (Centre de défense des droits des enfants et des adolescent·es) dans le bidonville d’Interlagos, avec lequel il continue de collaborer. Pendant de nombreuses années, il a représenté la société civile brésilienne au sein du Conseil national pour les droits des enfants et des adolescent·es (CONADA), principal organe de dialogue entre la société civile et l'État dans ce secteur générationnel. Depuis 1997, il est également le coordinateur du programme E-CHANGER/Brésil.
Q : Pour vous, avec près de 30 ans dans le monde de la coopération suisse avec le Brésil, que représente cette activité?
Djalma Costa (DC) : Il s'agit d'une école, ou plutôt d'une véritable université, d'un cours postgrade quotidien. C'est aussi un pont qui permet d'élaborer des concepts à même d’améliorer la compréhension d'un monde inégalement globalisé.
La base de ces réflexions a toujours été les communautés et les secteurs marginalisés, notamment les peuples autochtones, les sans-terres, le sans-abri, les enfants et les adolescent·es des favelas, les femmes, les noir·es). Ce sont les groupes sociaux les plus touchés par une mondialisation qui favorise l'accumulation de richesses dans les mains de quelques-uns, tout en sous-estimant les êtres humains et la nature.
Pour moi, cette coopération s'est faite à travers l'échange de personnes, c'est-à-dire le contact permanent de Suisses et de Suissesses avec leurs homologues du Brésil. Le principe décisif est la solidarité active entre les personnes. C'est ainsi que E-CH au Brésil a depuis longtemps a promu le concept de coopération solidaire.
Q : Que signifie aujourd'hui, concrètement, promouvoir une coopération solidaire ?
DC : Au Brésil, jusqu'au début des années 90, nous avons connu principalement la coopération technique et financière. L'organisation qui donnait de l'argent avait le droit de décider. Avec une vision Nord-Sud unidirectionnelle verticale et, dans une certaine mesure, contraignante. On affirmait que les besoins des populations du Sud justifiaient tout type de projet et de financement.
Plus tard, en particulier depuis que la nouvelle vision des échanges entre personnes, qui propose le dialogue horizontal comme composante essentielle de la coopération, un autre concept a émergé.
C’est seulement si nous prenons en compte les besoins des personnes, mais aussi leurs paroles, leurs pensées et leurs actions, que nous pouvons parler d'une relation saine et équitable entre partenaires. La coopération solidaire ne repose pas sur le transfert de technologie, mais sur le besoin mutuel d'apprendre. Elle reconnaît la différence entre les sociétés, sans appliquer des jugements tels que "meilleur ou pire", "avancé ou arriéré". Cette coopération solidaire identifie dans les mouvements de résistance existant dans le sud global les perspectives nécessaires pour surmonter l’asymétrie Nord /Sud. Après presque trois décennies de travail dans ce domaine qui m'a tant appris, ma principale conclusion est que la coopération sera véritablement solidaire ou ne sera pas.
Q : Comment se traduit votre réflexion dans l'activité quotidienne?
DJ : En ce moment, cette vision signifie que la société civile du Nord et ses organisations doivent faire un effort pour comprendre en profondeur les expériences, les capacités et les projets des différent·es actrices et acteurs sociaux brésiliens, les femmes et les hommes de mon pays. Dans le même temps, celles-ci et ceux-ci doivent être en mesure de comprendre, de tirer parti et de s'enrichir des contributions de leurs homologues suisses. Je me souviens que notre ami, le théologien Leonardo Boff - qui nous accompagne depuis des années dans la formation des coopérant·es qui viennent ici - nous faisait remarquer combien il est important, par exemple, que les organisations brésiliennes puissent comprendre les aspects très positifs de la démocratie directe suisse. Et, dans le même temps, que nos partenaires suisses puissent saisir la richesse des contributions productives, sociales et pédagogiques des mouvements sociaux brésiliens, tant à la campagne qu'en ville. Cela implique de s'écouter mutuellement, d'apprendre les uns des autres, d'établir une relation horizontale entre nous et, en particulier, d'élaborer ensemble des concepts et des programmes institutionnels.
Q : Depuis quelque temps, diverses entités et organisations suisses et européennes se retirent des pays d'Amérique latine, y compris du Brésil, en faisant valoir que les indices de développement de ces pays sont moyens ou élevés. Qu'en pensez-vous?
DC : Je pense que c'est une mauvaise évaluation. Si certains pays, dont le mien, peuvent avoir des indices macroéconomiques moyens et même un produit intérieur brut par habitant moyen (6'800 dollars en 2020), cela ne se traduit pas par une répartition équitable. Le Brésil est l'un des pays les plus inégalitaires au monde, avec le plus haut niveau de richesse concentré dans les mains de quelques-un·es, ce qui crée une société très exclusive. Les secteurs historiquement marginalisés de la société brésilienne, tels que les populations autochtones, les paysan-nes, les sans-terre dans les campagnes et les sans-abri dans les villes, les femmes… continuent d'être marginalisé·es en termes de droits sociaux fondamentaux. Une autre réflexion non moins importante : je suis convaincu que de nombreuses personnes de la société brésilienne ont des expériences très fortes de résistance et de construction d'alternatives (à partir du niveau local), qui peuvent être précieuses dans d'autres pays, en Europe et dans le Nord en général.
Certaines organisations suisses comme UNITERRE ont bénéficié en 2019, par exemple, d'échanges en Suisse avec la venue de paysannes et paysans de chez nous. Nous encourageons également les échanges Sud-Sud entre le Brésil et d’autres pays du continent. Si la coopération se retire et laisse tomber ces expériences enrichissantes, elle condamne ces ponts essentiels entre les partenaires.
Q : Pour l'avenir, qu'attendez-vous de la coopération suisse au Brésil ?
DC : J'espère un nouveau renforcement des relations Nord-Sud-Nord. Que la Suisse continue de croire à l'horizontalité non paternaliste de ce type de lien. Que les questions clés telles que les droits humains, le genre, la communication et la sensibilisation prennent encore plus de poids en tant que thèmes transversaux dans chaque projet. Qu'ils continuent à faire preuve de proximité avec leurs partenaires brésiliens. À cet égard, la prochaine délégation qu’E-CHANGER organise pour visiter Brésil bénéficiera d'un programme de haut niveau, tant à São Paulo que dans la région de Manaus. C'est un événement extrêmement important. Les partenaires brésiliens n'ont pas reçu de telles visites depuis la pandémie. C'est faire preuve d'un grand courage et d'une grande cohérence de la part de E-CHANGER de promouvoir cette initiative. C'est un grand défi pour nous de faciliter et de maximiser l'effet positif de cet échange. Enfin, j'espère que la société suisse comprendra l'extrême importance de la situation politique actuelle au Brésil, où notre démocratie, encore très fragile, est confrontée à de nouveaux grands défis.
Traduction Rosemarie Fournier


