Stratégies d'action depuis la Suisse
par Katyussa Veiga, coopér-actrice E-CHANGER en Bolivie
En Bolivie, le soja OGM (RR RoundUp Ready, résistant au glyphosate) est approuvé depuis 2005[1]. Depuis lors, la totalité du soja commercial destiné à l'exportation et à la consommation intérieure provient de ce type de culture.
Après une forte résistance des paysans boliviens contre l'utilisation des OGM sous le gouvernement d'Evo Morales, celui-ci a approuvé en 2009 un décret visant à réactiver le Comité national de biosécurité pour l'évaluation de nouvelles variétés transgéniques de soja, dans le but de le cultiver pour la production de biodiesel. Après le coup d'État de Jeanine Añez, en 2020, cette dernière a annulé ces décrets concernant le soja, le blé, le maïs, le coton et la canne à sucre.
Quel est l'impact de ces mesures et comment cela affecte-t-il le patrimoine alimentaire en Bolivie?
Le mode de production agro-industriel est par définition basé sur le modèle proposé par la révolution verte et arrivé en Bolivie dans les années 1970[2]. Ce modèle modifie le territoire où il est mis en œuvre, éliminant la biodiversité locale, pour faire place à la plantation de monocultures qui, pour la plupart, sont destinées à l'exportation ou alimentent l'industrie nationale. En Bolivie, c'est le cas avec certaines plantes tels que le soja, le sorgho ou le tournesol. À plus petite échelle, cela arrive également avec la production de légumes tels que tomates, carottes et autres aliments non indigènes.
En général, lorsqu'un agriculteur décide de transformer sa production familiale en monoculture, basée sur la technologie de la révolution verte, cela provoque la disparition de la quasi-totalité de la biodiversité. L'utilisation d'engrais synthétiques, d'herbicides et d'autres agro-toxines appauvrit rapidement le sol, le rendant stérile et improductif, en plus de polluer l'air, l'eau et la population qui vit à l'entour. Une fois la végétation traditionnelle éliminée, le cycle naturel de l'eau de cet écosystème est perturbé. Cela affecte l'accès à l'eau potable de la population qui dépend du bassin de ce territoire.
Si, selon les acteurs agro-industriels, l'accès à ce type de technologie (OGM) augmente la productivité, ce qui se passe en pratique est à l'opposé - non seulement en Bolivie mais dans tous les pays du Sud où ces cultures sont présentes. On constate une concentration croissante des terres entre les mains de quelques propriétaires et une désarticulation des modes de vie traditionnels dans ces zones d'expansion agricole. En effet, l'utilisation continue de pesticides, d'engrais synthétiques et de machines lourdes entraîne le compactage et la mort du sol. Ainsi, en quelques années, les sols surexploités cessent de produire. Les paysans qui les cultivaient sont contraints de migrer vers d'autres territoires pour continuer à augmenter leur production. Un exemple clair en Bolivie est le processus de détérioration accélérée des sols dans la région du nord de Santa Cruz de la Sierra et la migration actuelle des producteurs vers la Chiquitanía et le sud de l'Amazonie (Beni) pour y installer de nouvelles cultures.
En Bolivie, nous avons deux concepts concernant les OGM. L'un d'eux est celui qui fait référence à l'interdiction de la culture OGM d'aliments originaires de Bolivie. C'est le cas du maïs, de la pomme de terre ou encore du quinoa. L'autre concept fait référence à d'autres produits non indigènes. Dans ce cas, le gouvernement doit évaluer leur impact avant d'approuver leur implantation dans le pays.
Toutes les cultures d'OGM, faisant l'objet des trois derniers décrets gouvernementaux relatifs à cette question, affectent directement le patrimoine alimentaire local de la manière suivante:
Soja
Le soja INTACTA et HB4 sont de nouveaux-venus qui n'impliqueront pas seulement le processus d'accaparement et de dépossession des terres. Ils seront associés à une nouvelle substance agro-toxique plus dangereuse que le glyphosate, appelée glufosinate-ammonium. Le glufonisate et le glyphosate sont toutes deux des substances hautement cancérigènes et mortelles pour tous les êtres vivants qui entrent en contact avec eux. Tout le soja commercialisé en Bolivie pour la consommation humaine directe est aujourd'hui contaminé au glyphosate. À l'avenir, il sera également contaminé par le glufosinate d'ammonium.
Maïs
Le maïs est une plante qui a un type de pollinisation croisée, consistant à transporter le pollen d'une plante à une autre (par l'air ou les insectes), ce qui facilite le mélange des variétés. Par conséquent, lorsqu'un plant de maïs transgénique est planté, il est impossible d'empêcher son pollen de fertiliser un plant de maïs indigène, ce qui provoque une contamination génétique. Dans peu de temps, la contamination génétique des plantes transgéniques prendra le dessus sur les plantes indigènes et, peu à peu, les 77 variétés de maïs indigène présentes en Bolivie disparaîtront.
La Bolivie risque ainsi de perdre ses variétés indigènes de maïs et, avec elles, toute la culture gastronomique des usages et coutumes liés à sa production. Ce processus est déjà en cours dans les communautés guaranies du pays, non à cause de la contamination par la pollinisation, mais à cause de la substitution des semences indigènes par des semences industrialisées.
Coton et canne à sucre
Le cas du coton et de la canne à sucre suivra un processus similaire à celui du soja, avec un facteur aggravant: en raison des caractéristiques de cette culture, ils seront semés dans des territoires à forte biodiversité. C'est déjà le cas des plantations de canne à sucre dans la zone tampon du parc Madidi, une région de transition entre les Andes et l'Amazonie. La déforestation de ces territoires pour la culture industrielle de la canne à sucre et du coton entraînera la perte des cultures gastronomiques et artisanales qui dépendent de la collecte des aliments et des produits de la forêt vivante.
Blé
En 2020, aucun pays au monde n'avait approuvé la production et le commerce de blé transgénique. L'Argentine vient d'autoriser le blé HB4. L'impact de sa consommation en termes de santé publique est encore inconnu. Nous serions, avec le peuple argentin, la première population à en consommer massivement, étant donné l'importance du blé dans le quotidien des familles boliviennes. Le blé HB4 sera également produit avec du glufosinate d'ammonium, interdit en Europe depuis 2013.
Quel est le rôle des multinationales suisses dans ce processus?
Outre la perte de biodiversité et l'érosion du patrimoine alimentaire local par la déforestation, cette situation est également aggravée par l'utilisation massive de pesticides. Ces produits chimiques contaminent toute la vie autour de ces cultures, dans le sol et dans l'air. L'Université de Berne a travaillé sans relâche ces dernières années pour mieux comprendre l'impact des pesticides au niveau local et les données sont alarmantes.
Une grande partie des pesticides commercialisés en Bolivie provient de l'importation mais aussi de la contrebande. Des entreprises basées en Suisse bénéficient directement de ce processus d'élimination de la biodiversité et de la perte du patrimoine agroalimentaire dans notre pays, comme c'est le cas, par exemple, de Syngenta, qui est l'une des entreprises qui monopolisent le secteur des OGM et des principaux pesticides.
Comment, depuis la Suisse, pouvons-nous freiner l'expansion de l'agrobusiness en Bolivie?
Dans la situation mondiale actuelle où les moyens d'information sont nombreux, nous pouvons nous renseigner en permanence et agir de deux manières principales:
- En étudiant et en comprenant l'impact de notre consommation, sur notre territoire et sur tous les territoires où est cultivé ce que nous consommons.
Comment? Par exemple, que se passe-t-il dans les champs où ces aliments sont produits? Pendant le transport et la transformation? Qui s'enrichit avec l'argent que nous utilisons pour payer cette nourriture? S'agit-il d'une famille de paysans ou d'une entreprise multinationale? Si nous faisons cet exercice avec le quinoa, par exemple, nous constatons que le boom des exportations de quinoa a fait monter son prix au niveau national et, par conséquent, a causé une diminution de sa consommation par les populations indigènes. En ce sens, sa consommation en Suisse est-elle durable? Quelle est l'origine du quinoa que vous achetez en Suisse? Les critères du commerce équitable sont-ils respectés?
La consommation de maïs OGM en boîte, par exemple, a certainement dans son empreinte la déforestation et/ou la perte de l'agro-biodiversité. Le choix de consommer des aliments frais, locaux et dépourvus d'OGM est un moyen important de minimiser cette empreinte. Les produits alimentaires boliviens portant le sceau de la Coordination latino-américaine et caribéenne des petits producteurs et travailleurs du commerce équitable (CLAC), par exemple, sont à privilégier.
- En soutenant financièrement des organisations, telle E-CHANGER, qui travaillent sur des alternatives durables à ce contexte.
L'industrie alimentaire a de multiples impacts négatifs, notamment sur le plan environnemental, social et économique. Avec E-CHANGER, nous avons travaillé en collaboration avec des organisations locales pour atténuer ces impacts de différentes manières. Dans le cas du projet Manq'a, nous œuvrons pour la revalorisation du patrimoine alimentaire local, au moyen de l'inclusion sociale de jeunes hommes et femmes ayant une formation technique, ainsi que par le placement et l'entrepreneuriat des jeunes dans le domaine de la gastronomie. En tant que coopér'actrice nationale d'E-CHANGER, je travaille depuis 2020 à soutenir Manq'a dans son processus de renforcement organisationnel, mais aussi à sensibiliser l'opinion publique aux impacts de l'agrobusiness sur l'agro-biodiversité locale. Le rôle de ces jeunes cuisiniers et entrepreneurs est fondamental pour freiner ce processus. Votre contribution à notre travail est essentielle pour que nous puissions continuer à œuvrer en Bolivie en faveur du droit à une alimentation adéquate. C'est un combat difficile, nous le faisons avec beaucoup d'amour et tout soutien est le bienvenu.
Traduction Rosemarie Fournier
[1] DS Nº 28225 du 1er juillet 2005, signé par le président de transition Eduardo Rodriguez Veltze.
[2] La révolution verte est un paradigme de la production agricole, développé dans les années 1960, basé sur les techniques de monoculture et la mécanisation, dans lequel l'agro-biodiversité locale est éliminée au profit de la plantation d'une seule variété commercialement acceptée (généralement celles résistantes aux parasites et offrant des rendements élevés), en plus de l'utilisation intensive d'agro-toxines (engrais synthétiques, herbicides, fongicides…). Il s'agissait d'un modèle développé et mis en œuvre pour la culture des céréales aux États-Unis, puis exporté dans le monde entier avec la promesse d'augmenter la production alimentaire.


