Mouvement des travailleurs sans terre (MST) :
Interview d'une jeune militante à la trajectoire déjà longue dans la lutte pour la terre au Brésil
Nous voulons être des producteurs d'aliments, de culture et de connaissance et même plus que ça : nous voulons être des constructeurs d'un monde socialement juste, démocratique, égalitaire et en harmonie avec la nature (MST)
Interview de Judite Santos, réalisé par Bernard Borel de retour du Brésil – avril 2018
Lors de mon voyage au Brésil, en marge du Forum Social Mondial (FSM) en mars 2018, j'ai eu l'occasion de faire la connaissance de Judite Santos qui est une militante du Mouvement Sans Terre (MST) de 34 ans. Elle est depuis près d'un an une coopér-actrice nationale de l'ONG suisse romande E-Changer, qui collabore depuis près de 20 ans avec le MST. C'est elle qui a accompagné la délégation suisse organisée par E-Changer (cf note de page), formée de 25 personnalités du monde politique, associatif, syndical, et d’ONG suisses de coopération, entre autre dans 2 endroits où des paysans, organisés par le MST vivent sur des terres occupées. Je lui ai posé quelques questions.
BB : Rappelle-nous en quelques mots ce qu'est le MST ?
JS : Nous sommes un mouvement social parmi les plus important du Brésil, qui lutte de manière organisée depuis plus de 30 ans. Nos principaux objectifs sont depuis toujours d'organiser les travailleurs ruraux pour défendre le droit à la terre et pour obtenir enfin une réforme agraire populaire, que nous voulons basée sur un modèle de production qui respecte le travailleur agricole et la nature et qui favorise l'agriculture biologique en n'utilisant en principe pas de produits agrochimiques. Il faut savoir que moins de 1% des propriétaires terriens possèdent 45% des terres cultivable du Brésil. Et 48% des paysans n'en possède que 2.3%, sans compter ceux qui sont ouvriers agricoles. C'est une des répartitions de la terre les plus injuste du Monde. Actuellement nous regroupons plus de 1.5 millions de paysans sans terre qui font partie de la base sociale du MST, et il y a plus de 90 000 familles dans des « accampamentos » et 350 000 dans des « assentamentos »
BB:Quelle a été ta trajectoire au MST ?
JS :Mes parents ont toujours travaillé dans la campagne. Ma mère, en plus de travailler dans les champs, s'occupait de ses 7 enfants et mon père louait un bout de terre pour un cycle agricole et devait encore donner un pourcentage de la récolte au propriétaire. Le reste de l'année, les deux cherchaient du travail à la journée pour nourrir leur famille. Ils faisaient partie des Communautés Ecclésiastiques de Base rurales, liées à l'Eglise Catholique. En 1997, mes parents rejoignent le MST . J'avais alors 13 ans, et en juillet avec d'autres paysans on a occupé une terre et on m'a donné la responsabilité de m'occuper des petits d'âge préscolaire. Après 30 jours on a été expulsé la première fois. Cela s'est répété à peu près 10 fois jusqu’à ce que, en 2003, on a réussi à avoir un accès à la terre. A cause de ces expulsions je n'ai pas pu aller régulièrement à l'école. Ensuite, en 4 ans de lutte on a pu légaliser l´endroit et c'est où mes parents sont encore aujourd'hui. Ensuite, j'ai pu faire mon école secondaire dans des écoles du MST et après j'ai intégré l'Université en histoire. J'ai eu ensuite des tâches « internationalistes » du MST, 3 ans à Cuba, 1 an au Venezuela et aussi quelques mois au Mozambique. J´avais comme fonction la coordination des « brigades ». Maintenant, je travaille dans le secteur international du MST, et c'est l'ONG E-Changer qui me finance, et qui renforce ainsi comme elle l'a fait depuis tant d'années notre mouvement. Pour nous, ce genre de contact est essentiel pour faire connaître notre lutte car il ne faut pas compter sur les médias habituels pour le faire.
BB : Comment se passe dans le concret la lutte du MST ?
JS : Notre lutte est celle de la terre. Et c'est pourquoi, des paysans organisés par le MST, occupent des terres. Nous les choisissons en fonction de critères définis : en principe, elles sont laissées en friche par leur propriétaire, ou elles sont la proie d'une déforestation massive et d'un appauvrissement de la diversité écologique, ou il y a des travailleurs qui sont en situation que l'on peut considérer comme de l'esclavagisme (ce qui n'est pas rare dans le Brésil d'aujourd'hui), ou les terres sont utilisées pour la culture de drogue, ou encore si des terres publiques sont utilisées en toute impunité par des privés. En principe on n'occupe pas de terres de moins de 300 hectares. Dès que les paysans sont installés, au début dans des tentes faites de plastiques, ils se mettent à cultiver et s'organisent pour assurer l'éducation des enfants et le minimum de services communautaires. Souvent, le propriétaire appelle la police ou des gardes privés pour les déloger mais, le MST saisit la justice et une instance fédérale (l'INCRA), qui est compétente pour résoudre ces situations. C'est la période de « l'accapamento », qui peut durer plusieurs années et où la menace d'être délogé reste permanente. Si un arrangement est trouvé et que les terres peuvent être transférées officiellement aux paysans organisés par le MST, alors on parle de « assentamento ». La lutte ne s'arrête pas là, car la loi exige de l'Etat fédéral qu'il fournisse alors une maison et l'accès à l'eau et à l'énergie et permettent aux enfants d'aller à l'école. Et comme vous avez pu le voir dans la visite sur le terrain, dans cet assentamento situé à 8o km de Salvador, Bahia, après 10 ans seule 17 maisons sur 170 ont été construites, car les fonds destinés à ces programmes sont toujours trop vite épuisés !
BB : Pourquoi même sous les gouvernements de Lula et de Dilma Rouseff, il n'y a jamais eu de réforme agraire ?
JS : C'est simple, il a toujours manqué une majorité parlementaire nécessaire pour le faire. Le parti des travailleurs (PT) de Lula et de Dilma a toujours été minoritaire au parlement, puisque toujours la majorité de députés sont issus des familles de grands propriétaires terriens (que l'on appelle ici les Ruraux) qui se sont opposés à la réforme agraire. Ce secteur a été soutenu massivement par de gros fonds d'investissements, des banques et des entreprises de l'agrobusiness qui contrôlent toute la chaîne de production et de commercialisation agricole et achètent même des terres, pas seulement au Brésil mais partout dans le monde, et parmi elles, des entreprises suisses ou établies en Suisse. C'est ça la réalité et c'est pourquoi on doit continuer de lutter.
BB : Depuis le coup d'Etat parlementaire de 2016 et l'arrivée de Temer au pouvoir qu'est-ce qui a changé pour le MST ?
JS: Temer a coupé tous les fonds d'aide aux paysans et si tu vas à Brasilia tu verras que les locaux de l'INCRA sont même vides. Donc les chances de pouvoir légaliser les terres occupées sont très faibles. De plus notre action est davantage criminalisée et c'est ainsi que les attaques contre les dirigeants du MST se multiplient : d'ailleurs un ami a été assassiné dans la région de Salvador de Bahia cette année. Les expulsions violentes des terres occupées sont beaucoup plus nombreuses. Et je ne parle que pour ce qui touche le MST, mais en fait tous les programmes et les droits sociaux sont systématiquement attaqués.
BB : Comment se positionne le MST pour les élections d'octobre 2018 ?
JS : Nous défendons la candidature de Lula et, pour nous, si la justice l'empêche de se présenter c'est la démocratie au Brésil qui est en péril. Il faut savoir qu'il a, dans tous les sondages, 2 fois plus d'intention de vote que le premier de ses opposants. C'est sûr, Lula fait partie du « système politique », mais on garde la confiance que dans ce cadre-là, c'est le parti des travailleurs qui représente la meilleure option.
BB :Qu'aimerais-tu ajouter ?
JS : Au MST, nous voulons dénoncer la militarisation de l'Etat de Rio décrété par le gouvernement de Temer au nom de la lutte contre la criminalité organisée. Nous craignons vraiment que cela soit la préparation d'une mainmise de l'armée sur tout le pays, comme un coup d'Etat déguisé.


