Entre précarité, lutte et incertitude

Entre précarité, lutte et incertitude

Entre précarité, lutte et incertitude

Entre précarité, lutte et incertitude

Entre précarité, lutte et incertitude

Entre précarité, lutte et incertitude

Brésil . La population travailleuse souffre, victime des reculs sociaux imposés par le gouvernement Temer et l’explosion du chômage. Impressions, à la veille d’une élection présidentielle lourde d’inconnues.

 

« On a la santé, c’est l’essentiel. Le reste viendra – avec l’aide de Dieu. »

Le moral de Ginaldo est presque inébranlable. Dans sa situation, c’est indispensable. On est au mois d’août, dans l’Etat de Sergipe. Les terres qui s’étendent à l’entrée du Sertão, ce territoire semi-aride qui recouvre une grande partie du Nordeste brésilien, sont entièrement plantées. Comme chaque « hiver », lorsque des précipitations régulières irriguent un sol craquelé par le soleil. Mais cette année, la pluie n’a pas été au rendez-vous. Les plants de maïs piquent du nez. Et les réserves d’eau se tarissent déjà.

Neuf mois en mode survie. Pour Ginaldo, cela implique neuf mois de lutte épuisante, de 3 heures 30 du matin à la nuit tombée, pour éviter la mort de sa dizaine de têtes de bétail – le lait est sa principale source de revenu. En espérant que le prochain « hiver » soit plus clément.

Dans la baraque de briques qui lui sert de chez-soi, sans eau courante ni sanitaires, Ginaldo sert le repas à quatre ouvriers. Ils sont venus poser les fondations des premières maisons dans ce lotissement érigé sur une grande propriété autrefois improductive, qu’une lutte tenace a permis de redistribuer à une centaine de familles sans-terre. Depuis, Ginaldo travaille son lopin avec acharnement. Presque toujours à la force de ses bras, car infrastructures, crédits et politiques publiques font défaut. En 2014, l’électricité est enfin arrivée; le projet de construction des maisons était prêt. Mais la crise est passée par là. Puis le putsch parlementaire, qui a écarté Dilma Rousseff et mis en selle un gouvernement ultra-conservateur, chapeauté par le président ad intérim Michel Temer, en 2016.

Retour en arrière. « Ils veulent nous ramener vingt ans en arrière » résume Solange, la compagne de Ginaldo. Le gouvernement Temer a sabré dans les politiques publiques. Les petits paysans n’ont pas été épargnés: le Ministère du développement agricole, chargé d’appuyer l’agriculture familiale, a été éradiqué; le personnel de l’assistance technique, déterminant pour des paysans dépourvus de machines et de capital, a été licencié du jour au lendemain; le programme d’achat d’aliments destinés aux pauvres et aux écoles publiques, pilier de la lutte contre la faim et source de revenu pour des milliers d’agriculteurs, est quasiment éteint.

« Les élections s’approchant, quelques projets ont été débloqués, explique Solange. Mais après, personne ne sait ce qui va se passer ». La compagne de Ginaldo a passé la cinquantaine. En plus de travailler la terre et d’élever son petit-fils de six ans, elle a entamé des études universitaires, en sciences agricoles. Doyenne de sa classe, elle s’inquiète des discours favorables à Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême-droite, dans la bouche de jeunes collègues.

« Il n’y a plus d’argent ». Cinquante kilomètres plus avant dans le Sertão, la terre ressemble déjà à du sable. Veronica et son mari Juliano, travailleur agricole, ont dû quitter leur maison pour celle d’une parente: le sol de leur logement a été brisé par une racine, ils n’ont pas l’argent pour le réparer. Juliano, travailleur rural, est sans emploi. Avec la crise, les boulots temporaires dans la construction civile ont aussi quasiment disparu. Depuis des mois, l’Institut étatique pour lequel Veronica accomplit un job précaire ne la paie plus: « On nous dit qu’il n’y a plus d’argent ».

Tenter sa chance au Sud. Cette année, Juliano a tenté sa chance au Sud, dans l’Etat du Paraná. Il est parti travailler sur un grand chantier, avec une vingtaine de jeunes hommes de son village, poussés par plusieurs sécheresses consécutives et l’absence de politiques favorables aux petits producteurs,. Le travail était rude, les ouvriers entassés dans un logement exigu. Après un mois et demi de boulot, Juliano a été frappé d’une gastrite sévère. Viré avec effet immédiat. De retour à Sergipe, il essaie de se soigner.

Dès la signature du contrat de Juliano, le couple s’est vu couper la bolsa família – l’aide matérielle donnée aux familles pauvres. Il se retrouve aujourd’hui sans aucune source de revenu, mais ne perd pas espoir: Veronica s’apprête à coordonner une nouvelle occupation du Mouvement des Sans-Terre dans la région. Objectif: revendiquer la redistribution des grandes impropriétés improductives à ceux qui désirent les cultiver. « Les jeunes se précipitent pour faire partie de notre campement », sourit Véronica. Comme Solange, comme la plupart des travailleurs ruraux et des pauvres dans le Nordeste, elle espère que l’ex-président Lula pourra être élu en octobre.

La poussée du chômage. À un arrêt de bus de la capitale Aracaju, une femme âgée vend des bouteilles d’eau. « Ce n’est pas facile, avec tout ce monde au chômage », dit-elle. Faute d’argent pour payer le bus, elle marche tous les matins une heure, sous un soleil de plomb, pour acheminer son chargement. En face, un retraité vend des cacahouètes. La nuit, il dort sur un parking.

Au Brésil, le nombre de personnes indigentes a augmenté de 11,2% en 2017. Le chômage a pris l’ascenseur; le travail informel et la violence aussi.

l’incertitude règne. Les présidentielles se tiendront début octobre. Depuis sa prison, l’ex-président Lula – dont les deux mandats ont été synonymes de croissance économique et de progrès sociaux pour les pauvres – domine largement les sondages. Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême-droite, est en deuxième position. Certains pensent qu’il pourrait affronter au second tour Fernando Haddad, le plan B du Parti des travailleurs (PT) au cas – probable – où la candidature de Lula serait invalidée.

« Aujourd’hui on étudie, mais on ne sait pas avec quelle perspective », glisse Maïra. Cette mère d’un enfant de sept ans travaille pour un sous-traitant à l’université fédérale. Les soirs, elle suit des cours de phonologie. Dans sa classe, beaucoup rêvent de partir à l’étranger.

 

Guy Zurkinden. Rédacteur

Luiz Fernando. photo

 

abonnez-vous à notre infolettre

En vous abonnant à notre infolettre, vous recevez des nouvelles 5 à 6 fois par an et acceptez nos conditions générales. Vos données sont protégées.

© 2026 – E-CHANGER

chemin des Cèdres 5, 1004 Lausanne - CCP 14-331743-0 / IBAN CH12 0900 0000 1433 1743 0

abonnez-vous à notre infolettre

En vous abonnant à notre infolettre, vous recevez des nouvelles 5 à 6 fois par an et acceptez nos conditions générales. Vos données sont protégées.

© 2026 – E-CHANGER

chemin des Cèdres 5, 1004 Lausanne - CCP 14-331743-0 / IBAN CH12 0900 0000 1433 1743 0

abonnez-vous à notre infolettre

En vous abonnant à notre infolettre, vous recevez des nouvelles 5 à 6 fois par an et acceptez nos conditions générales. Vos données sont protégées.

© 2026 – E-CHANGER

chemin des Cèdres 5, 1004 Lausanne - CCP 14-331743-0 / IBAN CH12 0900 0000 1433 1743 0