Un jardin potager situé à plus de 3 600 mètres d'altitude, au cœur de la ville de La Paz, et un comité de plaidoyer social et politique dirigé par la société civile ont été les pionniers de la sécurité alimentaire pendant plus d'une décennie, alors que rien, ou presque, n'était réfléchi et mis en œuvre à ce propos dans la municipalité de La Paz, ni même en Bolivie.
Alejandra Pau / Coopér-actrice E-CHANGER
À un peu plus de 3 600 mètres d'altitude, dans le macro-district de Cotahuma, une large vue sur la ville de La Paz s'offre à l'entrée du premier jardin urbain de quartier de Bolivie. Un espace créé il y a onze ans sur un terrain municipal abandonné dans le but de promouvoir l'agriculture urbaine afin que les familles à revenus moyens et faibles puissent apprendre à cultiver des aliments frais et nutritifs pour leur propre consommation.
L'idée de créer un jardin au cœur de la ville de La Paz est née en réponse à plusieurs problèmes en lien avec la sécurité alimentaire. La directrice exécutive de la Fundación Alternativas, María Teresa Nogales, y a non seulement prêté attention, mais s’est également mise en action. Parmi eux, le niveau élevé de malnutrition chez les enfants boliviens au cours de la première décennie du nouveau siècle, alors que la Bolivie produit une grande variété d'aliments nutritifs et sains. À cela s'ajoute l'augmentation de la migration rurale vers les villes. Ces dernières années, selon l’Institut national de statistique bolivien (2015), environ 70 % de la population vit en milieu urbain, alors que l'agriculture familiale, située en milieu rural, produit plus de 60 % des denrées alimentaires du pays. L’acheminement de ces aliments se fait sur des distances de plus en plus longues et sur des routes en mauvais état, tout en devant faire face aux défis liés au changement climatique.
Cela entraîne un certain nombre de vulnérabilités pour l'approvisionnement des populations urbaines, telles que l'instabilité des prix et les pénuries alimentaires dues aux phénomènes climatiques, au manque de carburant et de devises étrangères comme le dollar, ou encore aux barrages routiers. Les zones périurbaines et urbaines dépendent donc des importations de denrées alimentaires, issues, dans une large mesure, de la contrebande.
Le Huerto Orgánico Lak'a Uta (HOLU), dont le nom signifie « maison de terre » en aymara, a été créé par la Fundación Alternativas, qui a commencé le travail avec 10 familles, malgré la prédiction initiale selon laquelle il n'était pas possible de cultiver à cette altitude, sur un terrain escarpé où plusieurs actes criminels avaient été documentés.
Aujourd'hui, il y a quarante parcelles productives, chacune gérée par une famille qui cultive des légumes et des fruits biologiques, des fleurs ainsi que des herbes aromatiques et médicinales. Les futurs jardiniers et jardinières ont d'abord participé à des ateliers d'agriculture urbaine et se sont portés volontaires avant d'obtenir l'accès à leurs parcelles. Grâce à leurs potagers, elles sont autosuffisantes en aliments qu'elles n'auraient pas pu acquérir autrement pour diverses raisons : il n'y a pas de marché près de chez elles, elles affectent prioritairement leurs ressources à d'autres besoins alimentaires et non alimentaires, elles n'ont pas l'habitude de consommer une grande variété d'aliments frais.
Selon le ministère bolivien du Développement rural et de la Terre, en Bolivie, le panier alimentaire des ménages a été réduit de 46 à 12 produits ces dernières années. L'agriculture urbaine est une alternative pour diversifier l'alimentation.
"Je pratique l'agriculture depuis quatre ans et ma façon de manger a changé parce que j'ai appris à connaître davantage de variétés de légumes et d'aliments. Ma famille a une alimentation plus saine et mieux informée, parce que j'ai aussi appris à élaborer des recettes et à préparer ces aliments avec les voisins et voisines qui sont dans le jardin", explique Emmanuel Franco, 32 ans.
Ingrid García de la Hoz souligne que, depuis qu'elle cultive des aliments dans le HOLU, son régime alimentaire est plus sain, plus frais, plus conscient et exempt de toxines, mais qu'il s'agit aussi d'une possibilité de sauver des aliments ancestraux qui ne sont plus consommés. "Ce qui est très précieux pour moi, c'est l'apprentissage collectif, la rencontre avec les voisins, la construction de la communauté. Y aller au moins une fois par semaine me permet de me déconnecter du bruit quotidien et de me connecter à la nature. À chacune des réunions, il est très gratifiant de savoir que ce que nous faisons contribue à la réalisation d'un objectif plus grand, que nous faisons partie de cette oasis à La Paz et que nous sommes une source d'inspiration pour d'autres initiatives d'agriculture urbaine", souligne-t-elle.
HOLU s'articule autour de sa communauté pour construire les villes de demain sur la base d'une vision holistique qui démontre qu'il est possible de transformer les systèmes alimentaires pour les rendre plus durables. L'enseignement de l'agriculture urbaine et de l'alimentation saine a transformé le jardin en une salle de classe ouverte qui a formé plus de 20 000 personnes à l'agriculture urbaine, à l'alimentation saine et au rétablissement du lien avec la Terre-Mère.
En outre, il y a la Bioruta Lak'a Uta, une visite guidée des parcelles de production, des modules de gestion des déchets organiques et de compostage, des zones de récupération et de réutilisation de l'eau, de deux bassins pour les amphibiens, d’un enclos pour les abeilles et d’un jardin médicinal, entre autres espaces. Le fait de cultiver en pleine ville et de protéger l'habitat d’au moins 16 espèces de flore et 39 espèces de faune a fait des 25 000 mètres carrés de HOLU un poumon de la ville et un espace de biodiversité remarquable.
"Il a été très important pour nous d'apprendre la valeur des aliments que nous cultivons, des aliments sains. Dans le jardin, nous avons la paix et nous avons appris à aimer Pachamama", explique Vicenta Chigua.
Pour les jardiniers, l'appartenance à HOLU leur a fait prendre conscience de l'effort qui se cache derrière chaque plat et de l'impact environnemental et social de leur mode de consommation. Pour cette communauté, les petits gestes contribuent à une société plus juste et plus résiliente.
En Bolivie, les processus complexes de transformation alimentaire, qui font que les aliments arrivent sur chaque table pour nourrir les gens, sont régis par un cadre réglementaire à tous les niveaux de l’État. Il y a onze ans, la société civile a identifié le besoin de politiques publiques efficaces centrées sur une approche globale, participative et durable afin d'atteindre la sécurité alimentaire dans la région métropolitaine de La Paz.
En 2013, la Fundación Alternativas a créé le Comité municipal pour la sécurité alimentaire de La Paz (CMSA-LPZ), une équipe multidisciplinaire chargée de formuler des propositions de politiques publiques en matière de législation, d'aménagement du territoire et d'investissements dans le domaine de la sécurité alimentaire. Cette plateforme, qui compte actuellement trois groupes de travail : environnement, femmes et alimentation, et consommateurs, s'articule comme un espace d'analyse et de dialogue permanent, comptant plus de 60 organisations, institutions, collectifs, initiatives, unités de production.
L'existence du CMSA-LPZ est essentielle car il agit comme un espace d'articulation entre des secteurs qui, normalement, ne dialoguent pas systématiquement entre eux : gouvernements municipaux et départementaux, organisations de la société civile, universitaires, coopération et citoyens. "Dans un pays où les cycles politiques et les priorités institutionnelles sont souvent instables, le Comité représente une continuité technique et territoriale autour d'une question stratégique : la sécurité alimentaire. Son approche va au-delà du statu quo, en promouvant des politiques publiques durables qui répondent aux réalités locales, basées sur la connaissance accumulée et la participation active de divers acteurs", explique Viviana Zamora, coordinatrice du CMSA-LPZ.
Pour le Laboratoire des aliments et des boissons, qui dépend du Secrétariat municipal de la santé et des sports du gouvernement municipal autonome de La Paz, le fait de faire partie du CMSA-LPZ a créé un espace interdisciplinaire permettant de comprendre le comportement des consommateurs et les défis auxquels ils sont confrontés, ainsi que ceux des secteurs tels que la gastronomie et le commerce alimentaire.
"Notre unité est chargée de l'analyse de la qualité et de la sécurité des aliments, mais nous n'avions jamais abordé les problèmes des secteurs concernés pour se conformer aux normes. En connaissant leurs besoins, nous avons pu comprendre, soutenir et socialiser l'impact d'une alimentation saine sur la population", explique Dina Gutiérrez, responsable du Laboratoire des aliments et des boissons du Secrétariat municipal de la santé et des sports.
Le CMSA-LPZ a activement contribué à la consolidation des politiques publiques en matière de sécurité alimentaire dans la municipalité de La Paz. Parmi ses contributions les plus importantes, on peut citer son plaidoyer en faveur de l'approbation de réglementations clés telles que la loi municipale 105 sur la sécurité alimentaire et la loi municipale 321 pour la promotion des jardins urbains, ainsi que ses réglementations.
Il a également contribué à la politique des villes, dans le cadre des engagements pris par la Bolivie après la Conférence des Nations unies sur le logement et le développement urbain durable, Habitat III. Il a en outre obtenu la prise en compte des systèmes alimentaires intégraux dans le cadre de la politique publique conçue par le ministère du Logement et de l’Urbanisme bolivien depuis 2018. Cette manière de concevoir les systèmes alimentaires se caractérise par l’interconnexion des infrastructures routières et territoriales afin de permettre une connexion fluide entre les zones urbaines et rurales, des réseaux de communication et d’informations qui facilitent l’échange de données et de connaissances, un commerce juste et responsable ainsi qu’une utilisation durable des ressources naturelles. Son rôle est particulièrement pertinent dans un territoire comme la Région métropolitaine de La Paz, qui, bien qu'elle n'ait pas encore une figure juridique pleinement consolidée, regroupe huit municipalités interdépendantes. Le CMSA-LPZ a contribué à favoriser cette intégration à partir du système alimentaire, en générant des propositions concrètes pour une planification régionale plus juste, plus résiliente et plus durable.
L'impact du CMSA-LPZ est de plusieurs ordres. "L'impact du CMSA-LPZ est de promouvoir l'articulation du MIGA Bolivie (Movimiento de Integración Gastronómico Alimentario Boliviano) avec des partenaires stratégiques et le renforcement de notre plaidoyer dans les politiques publiques pour la sécurité alimentaire", souligne la directrice exécutive du MIGA Bolivie, Leslie Salazar.
Depuis 2024, le CMSA-LPZ a commencé à visiter les municipalités de la région métropolitaine et les macro-districts de La Paz avec la participation de plus de 130 personnes. Depuis 2025, le Comité est géré par Cosecha Colectiva, une organisation dont le travail est orienté vers le plaidoyer social à partir d'une approche centrée sur les consommateurs et consommatrices, utilisant l'alimentation comme principal outil de transformation sociale.
Dans un contexte politique où les approches sectorielles ou centralisées prévalent souvent, le Comité propose une approche territoriale et participative avec un sens de la co-responsabilité, qui renforce non seulement les politiques alimentaires, mais aussi la gouvernance métropolitaine dans son ensemble.


